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Nos lecteurs ont la parole

L’État libanais et ses communautés : l’exemple italien

Le 2 juin marque la fête de la République en Italie. Je voudrais dédier cette journée à mes amis libanais avec qui j’ai partagé quelques beaux jours à Beyrouth, à l’Université Saint-Joseph, à la conférence « Islam et altérité » organisée par le réseau de recherche Pluriel (Plateforme universitaire de recherche sur l’islam en Europe et au Liban), à la fin du mois de mai.

La réunion, dont le compte-rendu est disponible sur le site du consortium de recherche, a permis de réfléchir aux dynamiques de la construction identitaire, tant personnelle que collective. Et pas seulement de celle des musulmans. Après tout, si chaque soi se construit dans la rencontre avec l’autre, il est très rare que cette rencontre ne concerne que des « mêmes » ou de « pareils » (existent-ils vraiment ?).

Très souvent, la rencontre décisive pour l’existence personnelle et collective est précisément celle avec l’altérité. Une altérité dont on découvre parfois trop tard les liens profonds avec ce qui nous rend toutes et tous humains. Et cette découverte est souvent le fruit de regrets, d’occasions manquées et ratées. Il a fallu une guerre mondiale brutale et la Shoah pour ouvrir les yeux des Européens sur le caractère central de la dignité humaine commune comme base de toute coexistence civilisée. Et tout le monde peut constater aujourd’hui la longueur du chemin à parcourir pour rendre cette découverte vraiment effective.

L’altérité, choix obligatoire

Parler de l’altérité dans un contexte tel que celui du Liban semblait un choix, disons, obligatoire. Je ne sais pas s’il existe d’autres contextes dans lesquels l’altérité est autant soulignée, proclamée, contestée, subie, exaltée. L’altérité comme le sceau d’une spécificité nationale irréductible et fière, mais aussi comme un fardeau qui empêche la convergence vers un soi national effectivement partagé.

À vrai dire, ces questions ne sont pas très originelles. Il ne s’agit pas de diminuer la complexité libanaise ou le poids, sur les psychés individuelles et nationale, des relations complexes entre six millions d’altérités cristallisées en 18 communautés. Toutefois, en regardant autour de nous, on peine à trouver des exemples de conscience sereine de l’identité nationale. Les rêves sont surtout faits pendant le sommeil et, au réveil, les souvenirs sont plus ou moins intenses, plus ou moins troublants, selon la force du rêve et sa distance par rapport à la vie réelle.

Si la recherche de l’identité nationale et les retombées sur les vies individuelles qu’elle entraîne concernent tant d’expériences étatiques, il est également vrai que, comme Antoine Messarra l’a souligné à plusieurs reprises, les choses peuvent vraiment changer lorsque le problème est, avant tout, l’État lui-même, ou plutôt son absence.

L’Italie devenue État : deux ingrédients

En tant qu’Italien, je pense avoir une certaine idée de ce que peut signifier l’absence de l’État. Ne serait-ce que parce que l’Italie n’est devenue un État que très tard, alors qu’elle était depuis longtemps une nation, une culture, une langue, une expression géographique et... une religion. Pendant longtemps, c’est la présence d’une tradition religieuse, certainement une seule et non dix-huit, qui a rendu difficile la construction de l’État, mais aujourd’hui, 161 ans après sa proclamation et 76 ans après sa transformation en République, l’État italien entretient d’excellentes relations formelles et contractuelles – concordataires – avec treize confessions religieuses, tandis qu’il dialogue activement, par des canaux institutionnels spécifiques, avec de nombreuses nouvelles présences religieuses, à commencer par les communautés musulmanes.

En ce 2 juin 2022, j’ai pensé à la République italienne, le cœur encore au Liban, et j’ai pensé qu’il serait utile de partager deux ingrédients d’une recette italienne qui, bien qu’elle défie toute prévisibilité et régularité géométrique et qu’elle n’exprime aucune garantie sur le résultat final, ni dans sa propre cuisine ni, encore moins, dans celle des autres, peut néanmoins fournir une certaine inspiration aux cuisiniers locaux engagés dans la découverte de la recette insaisissable pour un État au moins décent. Les deux ingrédients, les deux mots-clés apparemment paradoxaux et déconnectés qui me souviennent aujourd’hui sont modestie et confessionnalisation.

Premier ingrédient : la modestie. La modestie de l’État italien est à l’origine de sa construction. Une modestie qui ne l’a pas empêché de prendre des décisions difficiles et impopulaires, surtout au début, et précisément à l’égard de l’Église de l’écrasante majorité du pays. Mais cette modestie a fait en sorte que ces mesures (expropriations, réductions des pouvoirs juridictionnels, dépassement des inégalités religieuses entre les citoyens) n’ont jamais impliqué la fin de la liberté religieuse ou le compromis du rôle social de l’Église catholique dans la société. La laïcisation italienne n’avait aucune ambition sécularisatrice ou de réforme religieuse. Modestement, elle savait que l’État italien n’avait pas la force de faire cavalier seul et, si elle était la base d’un État westphalien, c’était une Westphalie médiocre, mais peut-être cette « mediocritas » que Leon Battista Alberti avait appelée... « aurea ».

Ainsi, dans ses années de fondation, le jeune État a laïcisé, mais aussi accommodé. Il a aboli les ordres religieux, mais a permis aux religieux de rester à leur place, si ce n’est plus comme moines et frères, comme libres citoyens et citoyennes. Il a exproprié des terres, mais a fermé les yeux sur des pratiques ambiguës telles que leur attribution à des dames âgées et pieuses. Elle a aboli la valeur civile du mariage religieux (rétablie par la suite en 1929), mais n’a pas imposé de célébration civile préalable et n’a pas hésité, après la Première Guerre mondiale, à reconnaître le statut de veuve même aux femmes mariées religieusement. Une laïcité modeste et accommodante qui a sauvé l’égalité fondamentale entre les citoyens et le rôle de garant de l’État en acceptant la légitimité des corps intermédiaires, le rôle institutionnel des formations sociales religieuses et le poids de l’histoire. Des compromis lourds, mais qui ont évité une guerre des deux Italies.

Second ingrédient : le problème communautaire. L’Italie n’a jamais cherché à réduire le poids institutionnel de l’Église catholique. Au contraire, la solution à la « question religieuse » italienne est arrivée au moment où l’État italien a reconnu un surplus de « confessionnalité », c’est-à-dire la reconnaissance de l’Église en tant que « société parfaite », sa reconnaissance comme ordre indépendant et souverain. Une reconnaissance que la République italienne, en d’autres termes, a ensuite étendue à toutes les confessions religieuses.

Reconnaissance et normativité

La réponse au pluralisme communautaire a été donc plus de confessionnalisation, voire la reconnaissance institutionnelle du groupe religieux en tant qu’entité institutionnelle spécialisée dans la prise en charge « religieuse » de ses fidèles. Rechercher une plus grande confessionnalisation signifie aujourd’hui considérer les communautés religieuses comme des communautés « religieusement normatives » et non pas comme des communautés économiques, politiques ou militaires. Se confessionnaliser signifie se spécialiser et, pour l’État, reconnaître les spécialités religieuses qui nécessitent une protection et une attention particulières, ce qui peut également impliquer, comme c’est le cas en Italie, des accords explicites entre communautés et État. Accords qui sont des concordats, des contrats, un ensemble de règles partagées par lesquelles l’État reconnaît publiquement le rôle communautaire spécifique de chaque groupe et la possibilité d’une pleine efficacité civile de ses lois.

En même temps, État modeste et communautés sont complémentaires, et non pas alternatifs. Des communautés sans un État qui garantisse, avant tout, les droits inviolables des citoyens, à commencer par leur égalité, en leur fournissant un droit commun librement utilisable, n’auraient pas été possibles en Italie. Sans rassurer chaque citoyen sur sa liberté, les communautés confessionnelles n’auraient pu être rassurées.

C’était un choix d’un État modeste, capable de ne pas tomber dans le piège de l’autosuffisance. Il n’est donc pas étonnant qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, lorsque la laïcité constitutionnelle fait son apparition en France, elle apparaisse synonyme de pluralisme – et non pas de séparation – et soit surtout encouragée par des hommes politiques chrétiens qui y voient l’expression légale de la liberté d’acte de foi. Et il n’est donc pas étonnant que lorsque cette même laïcité fit son apparition en Italie, l’année de la chute du mur de Berlin (et du bicentenaire de la Révolution française), elle ait été interprétée par la Cour constitutionnelle comme une reconnaissance de pluralisme culturel.

Modestie et reconnaissance de la spécifique nature confessionnelle du fait religieux communautaire, tel est le vœu aux amis libanais pour la fête de la République italienne !

Alessandro FERRARI

Professeur, Université Insubria, Italie

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espaces comprises.

Le 2 juin marque la fête de la République en Italie. Je voudrais dédier cette journée à mes amis libanais avec qui j’ai partagé quelques beaux jours à Beyrouth, à l’Université Saint-Joseph, à la conférence « Islam et altérité » organisée par le réseau de recherche Pluriel (Plateforme universitaire de recherche sur l’islam en Europe et au Liban), à la fin du mois de mai. La réunion, dont le compte-rendu est disponible sur le site du consortium de recherche, a permis de réfléchir aux dynamiques de la construction identitaire, tant personnelle que collective. Et pas seulement de celle des musulmans. Après tout, si chaque soi se construit dans la rencontre avec l’autre, il est très rare que cette rencontre ne concerne que des « mêmes » ou de « pareils » (existent-ils vraiment...
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