Rechercher
Rechercher

Culture - 24 Heures Avec...

Roula Abdo : Même mon inspiration est fractionnée au gré de l’électricité

Depuis octobre 2019, on le sait, tout a changé au Liban. Crises, instabilité, traumatismes, appauvrissement généralisé, sans compter la pandémie planétaire... Le mode de vie, de travail, de pensée même de la majorité des Libanais a basculé dans une autre dimension. Les artistes, comme les autres (voire même plus !), sont impactés par ces bouleversements. En s’intéressant au déroulement d’une de leurs journées types, cette rubrique raconte aussi leur manière d’affronter ce quotidien inédit. Voici, pour commencer, celui d’une jeune peintre et muraliste qui, après s’être beaucoup impliquée dans le mouvement de contestation populaire, s’est repliée aujourd’hui dans son atelier.

Roula Abdo : Même mon inspiration est fractionnée au gré de l’électricité

Depuis la crise, le stock de sprays de couleur est devenu précieux pour Roula Abdo. Photo Z.Z.

Sa routine quotidienne est, comme pour tout le monde, tributaire du générateur du quartier. Et les 24 heures de sa journée se réduisent désormais quasiment aux seules heures alimentées en électricité. Pour Roula Abdo, tout a changé ces derniers mois. Tout s’est déréglé, exception faite des sorties, matin et soir, exigées de manière intempestive par Mila, sa chienne, un berger malinois de deux ans.

Il est 11h et ce dimanche de février est pour l’artiste un jour comme un autre. Elle vient de retourner de la petite heure de promenade du matin. Et au bout de la laisse, son molosse montre les crocs en aboyant férocement, pour signifier à quiconque aurait des velléités de s’approcher de sa maîtresse qu’il n’est pas le bienvenu.

« Mila n’est pas méchante. Elle est juste très protectrice. Personne n’ose franchir mon seuil avant que je ne la calme. Ce qui, en ces temps troublés, me convient parfaitement », indique la jeune femme qui habite seule dans le petit immeuble familial, à Jal el-Dib, où se trouve également son atelier.

Deux volées d’escalier plus haut et nous voici dans son studio sur la terrasse. « Il s’agit en fait de mon atelier d’étudiante. Mon père me l’avait construit quand j’étais aux Beaux-Arts afin que je puisse y réaliser mes projets sans lui maculer la maison de taches de peinture. Par la suite, une fois entrée dans la vie active, j’avais loué à quelques rues de là un vaste espace qui me permettait d’avoir en chantier plusieurs tableaux en même temps. Sauf que depuis mai 2020, j’ai dû me résoudre à revenir ici faute de pouvoir continuer à en payer le loyer. Et du coup, ma production s’en ressent », révèle en toute franchise l’artiste peintre.

Dans l’atelier d’une portraitiste de la condition humaine surtout. Photo Z.Z.

Tout s’est rétréci…

Si en effet la petite pièce dans laquelle elle travaille aujourd’hui ne lui permet plus de laisser courir ses pinceaux en alternance sur plusieurs toiles, il semblerait que la crise ait impacté la vie et le quotidien de Roula Abdo sur plus d’un plan.

« Tout mon univers s’est rétréci, tout s’est réduit comme peau de chagrin ces deux dernières années. Même mon inspiration est devenue fractionnée, obligée de s’exprimer en fonction des heures d’alimentation du courant électrique », confie-t-elle en s’installant devant son désormais unique chevalet.

« Là, par exemple, je profite de la lumière du jour pour avancer sur une série de petits portraits que j’exécute dans le cadre d’une commande privée. En ce moment, c’est à eux que je donne la priorité. Après des mois sans aucune rentrée d’argent, je suis contente d’avoir ce travail de commission. Sauf que ma routine quotidienne étant dorénavant tributaire de l’électricité, je mets bien plus de temps à réaliser une œuvre qu’avant. »

La peinture, et Mila sa chienne, occupe les journées de Roula Abdo. Photo DR

L’avant/après

Avant/maintenant. Ces mots généralement réservés aux gens d’un certain âge ponctuent largement les propos de l’artiste de 35 ans. Impossible de ne pas évoquer les changements drastiques de son quotidien. « Avant, je donnais des cours privés de dessin et peinture ; maintenant, je n’ai plus aucun élève. Avant, je travaillais en tant que consultante artistique et peintre muraliste dans les projets que décrochait mon frère architecte, ce qui m’assurait une certaine stabilité financière. Maintenant, les chantiers d’aménagement et de décoration intérieure deviennent rarissimes. Avant, je passais des nuits entières, jusqu’au matin à 4 ou 5h, à peindre, maintenant, je ne peux plus le faire, faute d’éclairage, mais aussi de chauffage en cette période de grand froid. Avant, je gâtais mon chien, maintenant, je le nourris de carottes entre deux gamelles de croquettes… Avant, je ne me souciais ni du prix des fournitures ni de celui du carburant… »

La liste est longue. Et la jeune femme pudique ne s’étale pas plus sur ses difficultés. Il fait brusquement froid dans la pièce. La petite chaufferette électrique s’est éteinte au cours de l’une de ces innombrables coupures de générateur. Roula Abdo resserre son foulard autour du cou et enfile un blouson tout maculé de taches de peinture, avant de se remettre à son chevalet.

Sur la toile, le visage qu’elle a croqué au fusain s’anime, sa carnation prend des couleurs, au fur et à mesure qu’elle y applique à petits coups de pinceau les diverses nuances de rose, beige, nacre ou encore rouge et jaune… Et l’on découvre la quantité de pigments et de teintes que nécessite la moindre composition picturale. « Voilà le problème majeur auquel nous tous artistes libanais sommes actuellement confrontés », dit-elle lorsqu’on lui en fait la remarque. « Pinceaux, canevas, couleurs... Tout le matériel dont nous avons besoin est importé. Il était déjà onéreux à la base. Alors, aujourd’hui, avec des prix qui s’échelonnent entre 9 et 25 dollars “cash” le tube de peinture à l’acrylique par exemple, avoir une large gamme de couleurs est devenu quasi inaccessible pour beaucoup d’entre nous. »

Roula Abdo à l’œuvre dans son atelier. Photo DR

« Il y a deux ans, j’allais peindre ma révolte sur les murs… »

Pour sa part, c’est sur son stock qu’elle s’appuie. « À chaque fois que j’avais besoin d’un tube ou d’un spray de couleur, j’en achetais cinq. Au lieu d’un canevas, je prenais un rouleau entier. Donc pour l’instant, je suis encore parée. Mais je fais désormais attention à ma consommation. D’ailleurs, c’est l’une des raisons qui m’ont fait arrêter l’art urbain », avoue celle qui s’est illustrée dans la réalisation de fresques murales puissamment engagées sur les places des contestations. À l’instar de We Shall Pass (« Nous passerons »), le trompe-l’œil représentant des mains qui repoussent les barricades de béton du Parlement qui lui a valu une petite notoriété. « Il y a deux ans, je prenais mes sprays, mes pots de peinture, mes pinceaux, mes rouleaux et mon échelle et j’allais spontanément peindre ma révolte sur les murs de Beyrouth, de Tripoli ou encore de Choueifate, sans rien demander à personne. Aujourd’hui, avec la crise qui perdure, je ne peux plus me le permettre. D’abord parce que je n’en ai plus les moyens – avec l’augmentation du prix de l’essence, je dois même calculer le trajet en voiture –,

et puis, honnêtement, je ne sais plus où nous en sommes de ce mouvement de soulèvement… »

En cours de réalisation de sa dernière murale publique, un portrait hommage à l’auteure et activiste Nawal Saadawi. Photo DR

Les femmes et les enfants d’abord

Il est déjà 14h et Mila qui s’était presque assoupie – son regard, sous les paupières à moitié closes, dirigé néanmoins vers l’intruse que je suis – commence à s’agiter. Il est temps de faire une pause déjeuner pour Roula Abdo, et un petit tour sur la terrasse pour sa compagne à quatre pattes. L’occasion de découvrir sur un pan de mur extérieur le dessin grandeur nature d’une silhouette d’enfant. « Il s’agit de l’ébauche de L’enfance aux rêves fracassés, une fresque que j’ai réalisée dans le cadre d’une compétition lancée sur Instagram en 2020 par les Nations unies. »

La condition humaine, celle des femmes et des enfants en particulier, est une des thématiques qui reviennent de manière récurrente dans les peintures de Roula Abdo. Il suffit de jeter un coup d’œil circulaire sur les quelques toiles achevées posées contre un mur de son atelier.

« Elles font partie de la série Liminality que je prépare en vue d’une première exposition individuelle en galerie », dévoile-t-elle. « Je tente d’y représenter les moments de transition, cet état mouvant et nébuleux par lequel passe tout être humain au cours de sa vie. C’est un sujet qui me trottait en tête depuis longtemps. J’ai profité du temps de confinement pour la commencer et j’espère avoir la chance de la poursuivre, au cours des mois prochains, dans le cadre de l’une ou l’autre des résidences auxquelles j’ai postulé en France (à la Cité des arts) et en Allemagne. Car pour pouvoir continuer à vivre dans ce pays, il faut trouver l’opportunité d’en sortir de temps à autre, de se trouver des soupapes de respiration », affirme celle qui s’est beaucoup investie jusque-là dans un art urbain engagé et militant.

« J’y ai mis tout mon cœur, toutes mes espérances, tout mon temps. Malheureusement, j’ai l’impression de m’être battue contre un monstre tentaculaire impossible à terrasser. Il est temps pour moi de me consacrer à un projet plus personnel », affirme celle qui a signé en avril 2021 sa dernière peinture publique : le portrait de Nawal el-Saadaoui, réalisé à la demande de Joumana Haddad et Hayat Mirshad, en hommage à cette auteure et activiste égyptienne, sur l’un des murs de Riad el-Solh, au cœur de Beyrouth.

« Loin d’ici mon souffle s’éteindrait »

Il est 16h, la jeune femme au minois cerclé de lunettes rondes reprend ses pinceaux pour une séance de travail de quelques heures supplémentaires, jusqu’à l’extinction (obligatoire) des feux. La musique en streaming de son iPhone diffuse un air apaisant. En revanche, le portrait qu’elle exécute par touches rapides et assurées dévoile, au fur et à mesure de son élaboration, un visage tourmenté à l’expression inquiète…

Titulaire du passeport à la feuille d’érable, ce sésame d’une autre vie plus clémente ailleurs, la jeune artiste aurait pu quitter le Liban et rejoindre sa mère et ses sœurs installées au Canada. « J’avoue que j’y ai pensé, j’ai failli partir. Mais malgré les désillusions, les pénuries, les difficultés grandissantes, quelque chose me retient ici. Comme le sentiment que loin de ce pays mon souffle artistique s’éteindrait », conclut Roula Abdo. D’un jappement rauque, Mila, assise à ses pieds, semble acquiescer.

Sa routine quotidienne est, comme pour tout le monde, tributaire du générateur du quartier. Et les 24 heures de sa journée se réduisent désormais quasiment aux seules heures alimentées en électricité. Pour Roula Abdo, tout a changé ces derniers mois. Tout s’est déréglé, exception faite des sorties, matin et soir, exigées de manière intempestive par Mila, sa chienne, un berger malinois de deux ans. Il est 11h et ce dimanche de février est pour l’artiste un jour comme un autre. Elle vient de retourner de la petite heure de promenade du matin. Et au bout de la laisse, son molosse montre les crocs en aboyant férocement, pour signifier à quiconque aurait des velléités de s’approcher de sa maîtresse qu’il n’est pas le bienvenu. « Mila n’est pas méchante. Elle est juste très protectrice. Personne n’ose...
commentaires (1)

Bravo pour ce témoignage impressionnant et courageux. Avec des personnalités pareilles, le Liban est sur de s'en sortir, mais quand ? Les toiles aperçues dans ce reportage montrent beaucoup de talent, espérons qu'une expo soit possible...

F. Oscar

10 h 38, le 06 février 2022

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Bravo pour ce témoignage impressionnant et courageux. Avec des personnalités pareilles, le Liban est sur de s'en sortir, mais quand ? Les toiles aperçues dans ce reportage montrent beaucoup de talent, espérons qu'une expo soit possible...

    F. Oscar

    10 h 38, le 06 février 2022

Retour en haut