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Culture - Portrait

Emmanuel Khoury, passeur de culture en quête de racines...

Directeur de l’Institut français du Liban à Tripoli, ce Franco-Libanais tout juste trentenaire a réussi en moins de deux ans à réinsuffler une dynamique culturelle francophone dans la grande ville du Nord. Une gageure en cette période particulièrement tourmentée.

Emmanuel Khoury, passeur de culture en quête de racines...

Emmanuel Khoury veut faire de l’Institut français du Liban un acteur incontournable de la vie culturelle de Tripoli. Photo Ibrahim Chalhoub

Il aurait pu faire trois petits tours à Beyrouth et s’en aller, dès l’arrivée des jours mauvais. Mais Emmanuel Khoury n’est pas de ces natures-là. Lui, c’est plutôt à l’engagement qu’il carbure. Et au désir d’apporter sa contribution à la société dans laquelle il se trouve. Encore plus quand celle-ci fait le lien entre ses deux pays. La France, où il est né au tout début des années quatre-vingt-dix et le Liban d’où sont originaires ses deux parents.

C’est justement l’appel des racines, mêlé à un certain goût de l’aventure, qui a (r)amené, en octobre 2017, « pile deux ans avant la révolution », ce (titi) parisien au pays du Cèdre. « J’ai été élevé dans un contexte très français. Mes parents, dans leur souci de privilégier mon intégration, ne m’ont pas appris l’arabe. Certes, nous revenions de temps en temps au Liban pour les vacances, voir la famille, mais j’ai grandi comme un petit Français avec un certain imaginaire exotique sur mes origines. Ce n’est qu’aux alentours de la vingtaine que je suis vraiment tombé sous le charme de ce pays », révèle le tout juste trentenaire aux yeux clairs.

À 26 ans, ses études universitaires bouclées (licence en psychologie suivie d’un master en littérature française-lettres modernes de la Sorbonne-Paris IV), Emmanuel Khoury se retrouve dans cette « période transitoire » d’avant la véritable entrée dans la vie active. Il décide de la mettre à profit pour prendre la route et traverser l’Europe en direction de la terre de ses ancêtres. « J’avais paradoxalement à la fois envie d’aventure et de construction. C’est ce que m’offrait en quelque sorte le Liban, où je pouvais explorer mes racines orientales et me sentir chez moi », confie le jeune homme.

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Arrivé, au terme d’un voyage de trois mois, à Beyrouth avec juste 1 000 euros en poche et ses diplômes dans son sac à dos, il n’a pas le loisir de jouer au touriste. En typique expatrié, il se tourne naturellement vers les institutions françaises à Beyrouth, épinglant de petites annonces de cours particuliers au sein du Lycée français puis toquant à la porte de l’Institut français du Liban, rue de Damas, où on lui propose de suivre une formation de professeur de français langue étrangère. « J’y ai été. Et là, je me suis retrouvé entouré de professeurs de français de toutes les régions du pays qui venaient se former. Je leur ai distribué mon CV. C’est grâce à eux que j’ai obtenu des vacations d’enseignant de français remplaçant durant quelques mois au collège des Saints-Cœurs de Batroun, ainsi qu’à celui de la Sainte Famille de Chekka. Ce qui m’a amené à découvrir cette région du nord du Liban et à m’y installer. Entre-temps, j’avais commencé à donner des cours de stylistique et de rhétorique à l’Université Saint-Joseph à Beyrouth, auxquels s’est ajouté, quelques mois plus tard, le poste de coordinateur du département de littérature française de l’USJ au Nord. Et, cerise sur le gâteau, j’ai eu aussi la chance de collaborer en tant que pigiste aux pages culture et campus de L’Orient-Le Jour. »

« Je me suis acheté un joli costume… »

Ce sera d’ailleurs une interview menée pour L’OLJ au printemps 2020, avec l’ex-directrice de l’Institut français du Liban, qui va faire dévier le jeune homme de son parcours purement académique vers son poste actuel.

« Au terme de l’entretien, Véronique Aulagnon m’a fait part de l’intention du directeur de l’antenne tripolitaine de l’Institut français de quitter le pays et m’a incité à postuler pour son remplacement », révèle Emmanuel Khoury, qui saute aussitôt sur l’occasion. « C’était pour moi une opportunité en or de conjuguer dans une même activité professionnelle mes deux moteurs : la culture sous toutes ses formes et le besoin de me rendre utile. J’ai rempli les formulaires de candidature, je me suis acheté un joli costume et j’ai couru passer l’interview d’embauche à l’ambassade de France », poursuit-il.

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Le jeune homme qui prend ses fonctions à la tête de l’Institut français de Tripoli en septembre 2020, juste un mois après la tragédie de Beyrouth, ne se laisse pas freiner par la déprime ambiante. Il commence par dépoussiérer les locaux et moderniser la médiathèque en la dotant d’un matériel numérique plus adapté aux nouvelles pratiques des jeunes, avant d’entamer la reprise des activités par l’instauration d’un club de lecture et des programmations de films. « Je suis arrivé dans un institut qui se contentait de dispenser des cours de langue et n’était plus actif sur le plan culturel. Tripoli était en pleine tourmente, victime de la dégringolade économique et de la crise sanitaire conjuguées. Et je savais que les choses ne seraient pas simples. Mais j’étais porté par l’idée de défendre la francophonie – qui est pour moi une question identitaire – ainsi que par le désir d’avoir un impact concret dans cette région du Nord à laquelle je m’étais attaché. Car il faut rappeler que l’Institut français de Tripoli ne sert pas uniquement la deuxième ville du Liban, mais rayonne également dans toutes les localités alentour », signale-t-il.

Tisser des liens et des partenariats

Dans cette optique de « rayonnement de la francophonie » le nouveau directeur va se battre pour « replacer l’Institut français au centre de la vie culturelle de Tripoli et en faire un acteur incontournable ». À cet effet, il se lance dans l’organisation de grands événements « bien visibles ». Un sacré défi dans un contexte troublé qui lui vaut le scepticisme de nombreuses personnes de son entourage.

Mais Emmanuel Khoury, qui connaît la force des relations humaines, va y arriver en tissant des liens et en élaborant partenariats et collaborations, avec les acteurs du milieu culturel et associatif tripolitain. C’est ainsi qu’il organise dès son arrivée des concerts avec la chorale al-Faiha’, établit un calendrier d’activités avec al-Rabita al-Thakafia, développe des ateliers et cafés culturels avec Warché 13… Mais pour celui qui « veut participer à faire revivre la francophonie et la culture dans une ville qui se sent malheureusement trop souvent délaissée », il s’agit aussi de contribuer à (re)faire découvrir Tripoli sous de nouveaux angles et à travers de nouvelles couleurs. Celles de sa propre scène artistique, qu’il a faite revivre lors de la fête de la musique dans le cadre de la foire Rachid Karamé, mais aussi à travers ses propres acteurs culturels qu’il a réunis récemment dans une série de débats visant à établir un diagnostic de l’impact de la crise sur la région du Nord. Des rencontres qui, par le biais d’un accrochage des clichés de la thaoura tripolitaine signés Ibrahim Chalhoub, photojournaliste de l’AFP, ont attiré au palais Naufal un public élargi.

Une ambition profonde

« Mais ce dont je suis le plus fier, confie Emmanuel Khoury, c’est le Festival du patrimoine que nous avons lancé – en partenariat avec la Direction générale des antiquités, le comité culturel de la municipalité de Tripoli et la plateforme Minjara – en mai 2021, en pleine crise sanitaire, économique et sociale. Ces trois jours de rassemblements festifs de peintres, photographes, conteurs, musiciens, conférenciers et artisans au sein du magnifique Hammam Ezzeddine, vestige de la civilisation mamelouke, ont eu une véritable résonance auprès d’un large public. Ils ont aussi largement contribué à décloisonner l’Institut français de Tripoli.

J’en suis d’autant plus heureux que ce succès va dans le sens de mon ambition la plus profonde, qui est de rendre accessibles la culture et la francophonie au plus grand nombre », déclare avec un enthousiasme non feint ce Libano-Français, devenu aussi en l’espace de 18 mois un fervent Tripolitain de cœur. D’ailleurs son vœu le plus cher est de renouveler son mandat à la direction de l’antenne nord de l’IFL de deux années supplémentaires pour pouvoir participer activement à la programmation de « Tripoli, capitale culturelle du monde arabe en 2023 ».


Il aurait pu faire trois petits tours à Beyrouth et s’en aller, dès l’arrivée des jours mauvais. Mais Emmanuel Khoury n’est pas de ces natures-là. Lui, c’est plutôt à l’engagement qu’il carbure. Et au désir d’apporter sa contribution à la société dans laquelle il se trouve. Encore plus quand celle-ci fait le lien entre ses deux pays. La France, où il est né au tout...

commentaires (3)

Bravo pour le choix de Tripoli pour relancer l’institut français Bon courage et bonne continuation

Coeckelenbergh Cartenian

17 h 59, le 24 janvier 2022

Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • Bravo pour le choix de Tripoli pour relancer l’institut français Bon courage et bonne continuation

    Coeckelenbergh Cartenian

    17 h 59, le 24 janvier 2022

  • Bravo Emmanuel! Comme quoi avec de la motivation, de l'honnêteté et de l'effort on peut faire un très beau résultat dans ce pays!

    Khairallah Fayssal

    16 h 06, le 24 janvier 2022

  • Bravo, bon courage et bonne chance. C’est à notre tour, nous les expats, de prendre le relais sur nos concitoyens afin de les soulager, encourager et soutenir. Et, en toute humilité, prendre le relais pour maintenir notre pays la tête hors de l’eau.

    Hicham SAMAHA

    15 h 25, le 24 janvier 2022

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