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Moyen-Orient - Syrie

À Idleb, les habitants rattrapés par la chute de la livre turque

La crise économique en Turquie touche de plein fouet le dernier bastion de l’opposition syrienne qui a adopté la monnaie d’Ankara il y a plus d’un an.

À Idleb, les habitants rattrapés par la chute de la livre turque

Un Syrien paie avec des livres turques dans une station-service de la ville de Sarmada, dans la province d’Idleb, située dans le nord-ouest de la Syrie, le 15 juin 2020. Photo d’archives AFP

Lorsque Moustafa, résident d’Idleb âgé de 35 ans, a constaté il y a un mois que son salaire journalier de 25 livres turques équivalait à près de deux dollars seulement en raison de la dépréciation de la monnaie, il a décidé de quitter son travail. Depuis, la devise turque a continué de chuter, alors que le dollar s’échangeait hier contre 17,6 livres, portant le maigre salaire que Moustafa recevait à moins d’un dollar et demi. Cet ancien employé d’un restaurant de la ville qui s’épuisait à la tâche en travaillant 12 heures par jour s’est reconverti dans l’élevage de vaches et de moutons grâce à une somme en dollars empruntée à un ami. Une affaire qui rapporte toujours peu face à la montée en flèche des prix. « Je vends un litre de lait à 5,5 livres turques, mais le prix du fourrage (plantes servant à la nourriture du bétail) a beaucoup augmenté après la chute de la monnaie, ce qui amoindrit mes bénéfices, regrette le trentenaire qui subvient aux besoins de sa femme et de leurs six enfants. De plus, les usines de fabrication de laine sont toutes à l’arrêt depuis le début de la guerre. Plus personne n’achète de laine. »

Dans cet ultime bastion de l’opposition du Nord-Ouest essentiellement contrôlé par le groupe jihadiste Hay’at Tahrir el-Cham (HTS), ex-branche d’el-Qaëda en Syrie, la livre turque a été adoptée en juin 2020 comme monnaie officielle alors que la devise syrienne connaissait son pire décrochage depuis le début de la guerre en 2011. C’est à présent l’effondrement de la monnaie turque qui rattrape les plus de quatre millions de personnes vivant dans la région d’Idleb, dont plus de la moitié sont déplacés. Depuis janvier, la livre a perdu plus de la moitié de sa valeur par rapport au dollar, dont 30 % au cours du seul mois de novembre.

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Face à cette situation, la compagnie Watad pour le pétrole – la société qui monopolise l’importation des produits pétroliers depuis la Turquie pour le compte du gouvernement du Salut, la branche civile de HTS – a publié pour la première fois le 12 décembre ses prix en dollars, et non plus en livres turques comme elle le faisait d’habitude. « Jusqu’alors, Watad mettait à jour ses prix de temps en temps – parfois, elle ne les changeait qu’à quelques jours d’intervalle. Si la livre se dépréciait avant que l’entreprise ne puisse mettre à jour ses prix, l’entreprise accumulait des pertes », observe Yasmeen Mobayed, journaliste au Syria Report. Dorénavant, « les acheteurs doivent payer les produits pétroliers et les bouteilles de gaz en fonction du taux de change en temps réel de la livre turque par rapport au dollar américain. Afin de maintenir les prix des produits pétroliers à jour, Watad a annoncé que des écrans seraient installés dans les stations-service agréées pour afficher les taux de change en temps réel afin que le propriétaire de la station-service puisse ajuster les prix en conséquence », ajoute-t-elle.

Le pain, un luxe

Une nouvelle qui s’ajoute à la montagne de difficultés économiques auxquelles sont confrontés les habitants d’Idleb, en particulier la grande majorité des Syriens de cette région payés en livres turques, qui assistaient déjà avec effroi à l’augmentation du prix du carburant. De 55 livres turques il y a un an, le prix d’une bouteille de gaz en vaut désormais 167. Le prix d’un litre d’essence a quant à lui doublé, passant de 6 livres turques il y a un an à 12 aujourd’hui. Pour les Syriens d’Idleb, les aliments de base comme le pain sont devenus un luxe. Alors que le prix d’un sachet de pain pesant 800 grammes était auparavant vendu à 2 livres turques, les habitants doivent maintenant débourser 5 livres pour un sachet pesant moitié moins. « Mon salaire suffit à peine à acheter cinq sachets de pain par jour pour ma famille », déplore Moustafa. Si le gouvernement du Salut a subventionné il y a un mois cette denrée en fixant le prix d’un sachet de pain de 600 grammes à 2,5 livres turques, les habitants ne sont toutefois autorisés à se procurer que deux sachets subventionnés par jour et par foyer. Sans compter les files interminables de plusieurs heures devant les boulangeries. « Je me rabats donc sur le pain non subventionné, se désole le père de famille. Les prix ont augmenté de manière insensée et le revenu des travailleurs n’a pas suivi. Un kilo de riz valait par exemple 6 livres turques, alors qu’il est désormais vendu plus du double. » Mohammad, 37 ans, déplacé dans la campagne d’Idleb après avoir perdu sa maison à la suite d’une bataille remportée par l’armée syrienne, en est réduit à faire son propre pain à la maison pour subvenir aux besoins de sa famille composée de 11 membres. Alors qu’il n’a plus les moyens de se rendre en boulangerie, cette solution devient cependant presque aussi coûteuse « à cause des prix croissants du bois de chauffage et de la farine ». Le trentenaire, ayant lâché son emploi dans l’agriculture « qui ne lui rapportait presque rien » depuis la dépréciation de la livre turque, vit aujourd’hui dans une maison louée à 75 dollars par l’un de ses amis résidant en Allemagne. Au cours des derniers mois, il s’est résigné à vendre sa voiture et son bétail pour survivre.

Denrées essentielles

Si les Syriens touchant des billets verts sont mieux lotis, la situation est telle qu’ils subissent également les conséquences de la crise économique turque. Mohammad Abou Nasr, employé d’une clinique vétérinaire payé en dollars, ne parvient pas à se procurer les denrées essentielles pour lui et sa famille. Ce trentenaire est le seul de sa famille à travailler et vit avec six orphelins placés sous sa garde. « Comme ma famille est très grande, nous recherchons constamment la nourriture la plus simple et la moins chère que nous puissions trouver », raconte-t-il. Le jeune homme s’inquiète de la récente hausse du prix des médicaments et du lait pour nourrisson. Depuis quelques jours, le secteur médical turc subit le contrecoup de la crise économique alors qu’il dépend largement des importations, de nombreux médicaments étant désormais introuvables dans le pays, de même qu’à Idleb. Si le prix des denrées essentielles augmente, celui des loyers, de l’eau et de l’électricité n’est pas en reste. Pour Mohammad Abou Nasr comme pour d’autres, l’incertitude est redoutable alors que « la volatilité de la livre turque fait que tout peut changer à n’importe quel moment ».

Lorsque Moustafa, résident d’Idleb âgé de 35 ans, a constaté il y a un mois que son salaire journalier de 25 livres turques équivalait à près de deux dollars seulement en raison de la dépréciation de la monnaie, il a décidé de quitter son travail. Depuis, la devise turque a continué de chuter, alors que le dollar s’échangeait hier contre 17,6 livres, portant le maigre salaire que...
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