Des Tunisiens manifestent contre le président Kaïs Saïed, hier, à Tunis. Fethi Belaid/AFP
« À bas le coup d’État » d’un côté, « Tous avec Kaïs Saïed » de l’autre : des centaines d’opposants et de partisans du président tunisien ont manifesté hier à Tunis dans un contexte de tensions exacerbées, à l’occasion du 11e anniversaire de la révolution de 2011.
Ces manifestations surviennent quelques jours après que M. Saïed, qui s’est arrogé les pleins pouvoirs le 25 juillet, a prolongé lundi d’un an le gel du Parlement – dominé par le parti d’inspiration islamiste Ennahda, sa bête noire –, jusqu’à la tenue de nouvelles législatives le 17 décembre 2022. Au préalable, il entend réformer la Constitution de 2014 qu’il juge trop déséquilibrée en faveur du Parlement. Des amendements constitutionnels et à la loi électorale seront soumis à un référendum le 25 juillet.
Un peu plus d’un millier de personnes opposées à M. Saïed se sont massées à l’entrée du centre-ville, bloquées par d’importants cordons policiers. « Le peuple veut ce que tu ne veux pas », il veut « la chute du système », « À bas le coup d’État » ou encore « Libertés, libertés, le temps de l’État policier est révolu » et « Le peuple veut destituer le président », ont-ils scandé.
Un peu plus loin, près de 200 partisans du président se sont pour leur part rassemblés devant le Théâtre municipal sur l’avenue Bourguiba, artère centrale de la capitale. Avec pour slogans « Le peuple veut assainir la justice » ou encore « Le peuple veut juger les corrompus ».
La rue tranchera
« La rue tranchera. Nous n’abandonnerons pas 10 ans de démocratie », assure Samira, 42 ans, opposée au président. Ibrahim, 50 ans, reconnaît que la situation socio-économique est en recul, mais il estime que « cela ne justifie pas un coup d’État ». « Nous sommes contre le coup d’État et les dernières mesures du président », renchérit Abdellatif Mekki, ancien cadre dirigeant d’Ennahda, pour qui M. Saïed « va s’accaparer le pouvoir pour encore une année, avec un agenda qui n’a aucun sens ».
Signe d’une polarisation croissante de la rue, le ton est tout autre chez les partisans du président. Mouna Akremi, une trentenaire venue apporter son soutien au chef de l’État, estime que « durant 10 ans la révolution a été volée par les Frères musulmans qui ont détourné les revendications du peuple ». Des chants patriotiques sont diffusés tandis que des manifestants arborent des pancartes et banderoles en faveur du président Saïed, clamant « Avec toi jusqu’à la fin pour combattre la corruption ». « Nous avons vécu une décennie noire de paupérisation, de faim et de pauvreté. Les indicateurs économiques sont en baisse », affirme Nacer Medjabri, venu de Kairouan (Sud-Ouest), souhaitant « un système démocratique issu du peuple ».
Une décennie noire
Pour Youssef Cherif, du centre de recherche Columbia Global Centers, « l’opinion publique est largement passive » car « la majorité de la population est désenchantée par la classe politique », même s’« il y a une minorité active qui va protester et continuer de s’attaquer aux mesures présidentielles et les décrire comme illégitimes voire putschistes ».
M. Saïed a décidé en début de mois de faire célébrer l’anniversaire de la révolution tunisienne le 17 décembre, jour de l’immolation d’un vendeur ambulant, Mohammad Bouazizi, il y a 11 ans à Sidi Bouzid (centre Est), un geste qui avait suscité des manifestations en Tunisie, puis un large mouvement de contestation dans d’autres pays de la région : le printemps arabe.
L’anniversaire était jusque-là fixé au 14 janvier, le jour de la fuite de l’ex-dictateur Zine el-Abidine Ben Ali, censé marquer la fin de la révolution. Mais pour M. Saïed, la date du 14 janvier n’était pas appropriée car la révolution reste à ses yeux inachevée.
Après les États-Unis, qui ont salué dès mardi « un calendrier prévoyant une voie vers la réforme politique et des élections parlementaires », l’Union européenne a qualifié hier les annonces de M. Saïed d’« étape importante vers le rétablissement de la stabilité et de l’équilibre institutionnels », tout en appelant au respect de « l’acquis démocratique, de la séparation des pouvoirs, de l’État de droit et des libertés et droits fondamentaux ».
Source : AFP


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