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Moyen-Orient - Éclairage

La subtile danse diplomatique des Émirats entre l’Iran et Israël

Alors que les pourparlers sur le nucléaire iranien ont repris le mois dernier à Vienne, marqués par un pessimisme ambiant, Abou Dhabi veut éviter à tout prix de faire les frais d’une confrontation directe entre l’État hébreu et Téhéran.

La subtile danse diplomatique des Émirats entre l’Iran et Israël

Le prince héritier d’Abou Dhabi, Mohammad ben Zayed, pose aux côtés du Premier ministre israélien, Naftali Bennett, lors de sa visite aux Émirats, le 13 décembre 2021. Abdulla al-Neyadi/UAE’s Ministry of Presidential Affairs/AFP

Rebattant leurs cartes diplomatiques dans la région, les Émirats arabes unis manœuvrent prudemment entre Israël et l’Iran. Avec un objectif clair en tête : éviter à tout prix de faire les frais d’une confrontation directe entre les deux pays ennemis, sur fond de considérations sécuritaires. Le désengagement américain du Moyen-Orient a poussé les pays de la région à repenser leurs relations et à effectuer des rapprochements pour assurer leur sécurité et une certaine stabilité régionale, d’autant plus que les négociations sur le nucléaire iranien pour raviver l’accord de 2015 ont repris à Vienne fin novembre dans un climat pessimiste. La visite de Naftali Bennett à Abou Dhabi en début de semaine intervient ainsi dans le contexte d’une politique émiratie de dialogue qui s’est intensifiée cette année, notamment à l’égard de l’Iran. Au début du mois, le conseiller national à la Sécurité, cheikh Tahnoun ben Zayed, également frère du prince héritier d’Abou Dhabi, s’est rendu à Téhéran pour y rencontrer, entre autres, le président iranien ultraconservateur élu en juin, Ebrahim Raïssi.

Alors que cette visite avait pour but de « tourner une nouvelle page » entre les deux pays, selon le conseiller diplomatique du président émirati Anwar Gargash, « celle-ci doit sûrement être une source d’inquiétude pour les Israéliens », suggère Aaron David Miller, chercheur au Carnegie et ancien négociateur au sein d’administrations américaines républicaines et démocrates. « Stratégiquement, les EAU et Israël voient l’Iran comme une menace, mais la perception de celle-ci diffère : l’État hébreu considère le programme nucléaire iranien comme une menace sécuritaire essentielle, tandis que les Émirats sont plus vulnérables du fait du programme balistique et des activités déstabilisatrices de l’Iran dans la région », souligne pour sa part Sanam Vakil, directrice adjointe du programme MENA à Chatham House.

Plus modéré

Signe des divergences entre l’État hébreu et Abou Dhabi à l’égard de Téhéran, le dossier iranien n’a pas été évoqué dans le communiqué conjoint publié à l’issue de la réunion qui a pourtant duré plus de quatre heures entre Naftali Bennett et Mohammad ben Zayed. Si Israël et les pays du Golfe, qui n’étaient pas parties prenantes aux discussions qui ont abouti en 2015 à l’accord sur le nucléaire iranien, ont longtemps décrié ce deal, la position émiratie se veut plus modérée aujourd’hui à ce sujet. Tout en réaffirmant la nécessité de trouver un terrain d’entente sur les dossiers annexes qui les préoccupent directement, les pays du Golfe ont récemment annoncé soutenir le retour à l’accord de Vienne conclu sous l’administration de Barack Obama. Allant plus loin, « les officiels émiratis avaient commencé à tendre la main à leurs homologues iraniens en 2019, presque immédiatement après qu’il fut devenu clair que les coûts d’une confrontation avec l’Iran seraient probablement plus élevés que ses avantages », clarifie Kristian Coates Ulrichsen, chercheur au Baker Institute for Public Policy à l’Université Rice de Houston, faisant référence aux attaques sur des pétroliers dans le golfe d’Oman et aux missiles lancés sur les installations pétrolières saoudiennes d’Aramco en septembre 2019 depuis le Yémen par les rebelles houthis, soutenus par Téhéran. La sécurité du Golfe, et notamment du détroit d’Ormuz, l’un des principaux points de passage maritimes du pétrole dans le monde, bordé par l’Iran d’un côté et les Émirats de l’autre, est une priorité pour la fédération émiratie.

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À la suite du retrait unilatéral de l’administration de Donald Trump de l’accord en 2018 pour suivre à la place une politique de « pression maximale » contre Téhéran, sous forme de sanctions économiques, la République islamique a notamment développé son programme nucléaire, soulignant la contre-productivité de ces mesures et inquiétant les pays de la région. « Près d’un an après l’arrivée de l’administration Biden, il est devenu clair que réengager les États-Unis dans l’accord nucléaire est bien plus compliqué que prévu et il est naturel que les responsables politiques émiratis et israéliens commencent à réfléchir à leurs propres réponses en cas d’échec des pourparlers », relève Kristian Coates Ulrichsen. Brandissant la menace militaire, les responsables israéliens essaient d’obtenir le soutien de Washington, qui se dit prêt à explorer toutes les options, insistant néanmoins sur sa préférence pour la diplomatie. Selon le site d’information Axios, le conseiller national de la Maison-Blanche, Jake Sullivan, se rendra la semaine prochaine en Israël pour parler de l’Iran.

Pris entre deux feux

Pour leur part, les EAU « trouveraient probablement très déconcertante la perspective d’une confrontation ouverte entre l’Iran et Israël, sans parler d’un conflit avec les États-Unis, qui les mettraient en grand danger », analyse Aaron David Miller. Voulant éviter d’être pris entre deux feux, « Abou Dhabi n’a aucun intérêt à se présenter comme le fer de lance israélo-américain contre l’Iran, sa proximité avec celui-ci le rendant en effet vulnérable », ajoute-t-il, sachant que le volume des relations commerciales irano-émiraties pourrait atteindre 20 milliards de dollars pour l’année fiscale qui finit en mars 2022. Mais « si les EAU ont effectué un recalibrage tactique, celui-ci ne doit pas être confondu avec un changement dans la perception de la menace (iranienne) », nuance Sanam Vakil.

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Alors que les chefs de la diplomatie israélienne et émiratie s’étaient rendus conjointement à Washington pour une réunion tripartite dans le cadre des préparations de la reprise des pourparlers à la mi-octobre, l’émissaire américain pour l’Iran, Robert Malley, a notamment effectué une tournée le mois dernier dans les pays du Golfe pour discuter du dossier iranien. Tous ont exprimé leur inquiétude de voir Téhéran se doter de l’arme atomique, mais ont également évoqué le danger que représentent pour la stabilité régionale ses missiles balistiques et son soutien à des groupes armés, deux sujets qui ne sont pas à l’ordre du jour à Vienne. En ce sens, la normalisation des relations entre Abou Dhabi et l’État hébreu dans le sillage des accords d’Abraham, conclus en septembre 2020 sous la houlette de Donald Trump, avait notamment pour but de consolider un front anti-iranien dans la région. Et dans une volonté d’afficher un front uni dans la péninsule Arabique, le secrétaire général du Conseil de coopération du Golfe, Nayef al-Hajraf, a insisté mardi sur les efforts conjoints des membres de l’organisation pour faire face aux menaces et éviter les conflits régionaux et internationaux. « Les États membres (du CCG) considèrent que toute attaque contre l’un d’entre eux est une attaque contre tous, et tout danger qui menace l’un d’entre eux est une menace pour tous », a-t-il toutefois souligné dans un communiqué à l’issue du 42e sommet de l’organisation à Riyad.


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