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Moyen-Orient - Éclairage

La Tunisie, autre enjeu de la guerre d’influence entre les monarchies du Golfe

Dans un contexte de tensions politiques et d’incertitudes économiques, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis tentent de gagner du terrain à Tunis.

La Tunisie, autre enjeu de la guerre d’influence entre les monarchies du Golfe

La Première ministre tunisienne Najla Bouden discutant avec le prince héritier saoudien, Mohammad ben Salmane, à Riyad, le 25 octobre 2021. Photo Reuters

Riyad et Abou Dhabi cherchent à avancer leurs pions en Tunisie. C’est en Arabie saoudite que la nouvelle chef du gouvernement tunisien, Najla Bouden, a effectué son premier déplacement à l’étranger dimanche dernier, dans le cadre de la conférence régionale sur le climat organisée par le royaume wahhabite. Accompagnée du ministre des Affaires étrangères, elle devait aussi y aborder l’aide financière de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis espérée par la Tunisie en vue de renflouer les caisses de l’État, alors que le pays est plongé dans une crise politique et économique. Des discussions qui en sont à un stade avancé, selon Abdelkarim Lassoued, un haut responsable de la Banque centrale de Tunisie. Une aide d’autant plus nécessaire que l’agence de notation Moody’s a réduit la semaine dernière la note souveraine de la Tunisie à Caa1 avec perspective négative à moyen terme, reflétant une gouvernance affaiblie et une incertitude accrue après le coup de force du président Kaïs Saïed le 25 juillet dernier.

Après avoir suspendu le Parlement et démis le Premier ministre de ses fonctions, le président tunisien s’est arrogé les pleins pouvoirs le 22 septembre, une semaine avant de mandater une inconnue du grand public pour former un gouvernement de technocrates. Malgré le manque de visibilité sur la suite, ces décisions visaient clairement la première force politique du pays, le parti Ennahda. Se réclamant d’un islam politique modéré, celui-ci est considéré comme proche des Frères musulmans soutenus par Doha, mais classés comme organisation terroriste par Riyad et Abou Dhabi. Alors que les Qataris ont appelé toutes les parties à éviter l’escalade des tensions et à négocier, le conseiller diplomatique du président émirati, Anwar Gargash, a déclaré début août « soutenir l’État tunisien et son président dans cet agenda positif », à la suite d’une réunion avec celui-ci. Au lendemain du coup de force du 25 juillet, le média émirati :24 célébrait de « courageuses décisions pour sauver la Tunisie » et le journal saoudien semi-officiel Okaz titrait comme une revanche : « La Tunisie se révolte contre les Frères musulmans. » Un slogan largement repris sur Twitter par des influenceurs saoudiens et émiratis dans le cadre d’une campagne médiatique bien orchestrée, relayée principalement par des utilisateurs basés en Arabie saoudite, aux EAU et en Égypte. À l’inverse, la chaîne qatarie al-Jazeera s’était empressée de relayer les accusations de Rached Ghannouchi, président d’un Parlement à l’arrêt et chef d’Ennahda, qui dénonçait « un coup d’État contre la révolution et la Constitution ». Le bureau de la chaîne à Tunis a été fermé par la police au lendemain de l’annonce de Saïed. La chaîne qatarie était déjà en ligne de mire du quartette mené par Riyad et Abou Dhabi durant le blocus contre Doha, qui avait refusé de l’interdire, l’une des conditions posées par les deux poids lourds du Golfe pour la levée de l’embargo.

Bras de fer politiques

Ces dernières évolutions s’inscrivent dans le sillage du bras de fer qui se joue entre les pays du Golfe dans la région, y compris en Tunisie, depuis le printemps arabe de 2011, et qui s’articule autour de deux axes : d’une part, turco-qatari, qui prône un islam politique proche des Frères musulmans, et, de l’autre, émirato-saoudien, qui craint un effet de contagion des révolutions arabes et la propagation d’un islam politique au sein de ses populations, perçus comme une menace pour les autocraties en place. Proche de l’ancien président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, le royaume wahhabite avait notamment offert refuge au dirigeant déchu en février 2011.

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Pour contrer Ennahda, arrivé en tête des premières élections postrévolution d’octobre 2011, Abou Dhabi a contribué au financement de Nidaa Tounès, parti dit moderniste fondé en 2012 par Béji Caïd Essebsi. Aux élections de 2014, le parti a devancé Ennahda, et en décembre de la même année, Essebsi est devenu le premier président tunisien élu démocratiquement. Mais faute de majorité absolue, Nidaa Tounès a dû inclure Ennahda dans sa coalition gouvernementale, à la déception d’Abou Dhabi. L’aversion personnelle de l’actuel président Saïed pour Ennahda et l’exclusion de facto du parti de la scène politique tunisienne contribuent aujourd’hui à réchauffer les relations de la Tunisie avec l’Arabie saoudite et les EAU.

Néanmoins, Doha est devenu en l’espace de quelques années l’un des principaux partenaires économiques de Tunis, profitant du désengagement d’Abou Dhabi à partir de 2011, qui était alors le deuxième partenaire commercial arabe de la Tunisie après la Libye. En 2017, le soutien du Qatar depuis l’arrivée au pouvoir d’Ennahda après la révolution était estimé à 1,5 milliard de dollars. Signe des rapports privilégiés entre Doha et Tunis, l’émir qatari à l’époque, le cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, avait participé en personne au premier anniversaire de la révolution dans la capitale tunisienne en 2012, tandis qu’il a fallu attendre 2015 sous la présidence d’Essebsi pour voir les premières visites des ministres des Affaires étrangères émirati et saoudien depuis la chute de Ben Ali. Après l’élection à la présidence de Kaïs Saïed en octobre 2019, l’actuel émir du Qatar, le cheikh Tamim ben Hamad al-Thani, a été le premier chef d’État à lui rendre visite. Ce dernier s’est ensuite rendu à Doha.

Portée internationale

Célébrée comme la seule transition démocratique réussie issue de printemps arabe, la Tunisie inquiète aujourd’hui le monde occidental, notamment les États-Unis et l’Union européenne, ses principaux bailleurs de fonds. Le pays, empêtré dans une crise économique due à une faible croissance et à une inflation continue – la pandémie n’ayant fait qu’aggraver la situation en affectant fortement le secteur du tourisme –, est en risque de défaut de paiement. Les discussions avec le Fonds monétaire international pour débloquer les 4 milliards de dollars de prêt demandés par la Tunisie sont au point mort en raison du blocage politique et de l’absence de réformes structurelles. « Maintenant que la Tunisie se dispute constamment avec le FMI, la Banque mondiale et les pays du G7 à propos de sa dette et des réformes économiques prescrites, il devient urgent pour elle de recevoir de l’aide saoudo-émiratie », affirme Youssef Cherif, directeur du Columbia Global Center de Tunis. « Si le président Saïed cherchait à remplacer l’aide occidentale par celle des EAU et de l’Arabie saoudite, cela pourrait avoir des implications à long terme pour l’avenir démocratique de la Tunisie et de ses relations avec l’Occident », prévient Sarah Yerkes, chercheuse au Centre Carnegie pour le Moyen-Orient.

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Les deux pays du Golfe ont toujours espéré conditionner leur aide à la Tunisie « à un alignement géopolitique, sur le Yémen ou la Libye par exemple », soutient Youssef Cherif. Dans le dossier libyen, Doha soutient le gouvernement d’union nationale de Fayez el-Sarraj reconnu par l’ONU, allié des Frères musulmans, tandis que Riyad et Abou Dhabi apportent un soutien logistique et financier à l’armée nationale libyenne de Khalifa Haftar. Avec pour principe la non-interférence en politique étrangère, la Tunisie s’était jusque-là gardée de prendre partie dans le dossier du blocus imposé au Qatar par l’Arabie saoudite et les EAU, notamment, ainsi que par rapport à son voisin libyen. En 2020, Kaïs Saïed déclarait au président français Emmanuel Macron que « la Tunisie, qui tient à sa souveraineté ainsi qu’à celle de la Libye, ne sera une base arrière pour aucune partie ».

Riyad et Abou Dhabi cherchent à avancer leurs pions en Tunisie. C’est en Arabie saoudite que la nouvelle chef du gouvernement tunisien, Najla Bouden, a effectué son premier déplacement à l’étranger dimanche dernier, dans le cadre de la conférence régionale sur le climat organisée par le royaume wahhabite. Accompagnée du ministre des Affaires étrangères, elle devait aussi y aborder l’aide financière de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis espérée par la Tunisie en vue de renflouer les caisses de l’État, alors que le pays est plongé dans une crise politique et économique. Des discussions qui en sont à un stade avancé, selon Abdelkarim Lassoued, un haut responsable de la Banque centrale de Tunisie. Une aide d’autant plus nécessaire que l’agence de notation Moody’s a réduit la semaine dernière...
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