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Culture - Spectacle

Wajdi Mouawad fait chanter Œdipe

Entre le 23 septembre et le 14 octobre, l’Opéra Bastille a proposé huit représentations de l’« Œdipe » de Georges Enesco, mis en scène par le dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad. Ce spectacle, à la fois dépouillé et luxuriant, sera diffusé en différé sur Mezzo Live HD le dimanche 17 octobre à 21h (22h au Liban), puis sur France Musique, le 30 octobre, à 20h (21h au Liban).

Wajdi Mouawad fait chanter Œdipe

Une mise en scène magistrale et stylisée. Photo Elisa Haberer/Opéra nationale de Paris 17 septembre 2021

C’est en sortant d’une représentations d’Œdipe roi à la comédie française, en 1909, que Georges Enesco s’empresse de composer les premières mesures de son futur et unique opéra. Il se dit « halluciné, possédé » par son sujet, et s’adresse rapidement à Edmond Fleg pour rédiger le livret de son œuvre, structurée en quatre temps : la naissance, la jeunesse, la maturité et la mort du héros. Œdipe est créé au palais Garnier en 1936 ; malgré son immense succès, il ne sera que très peu repris au cours du XXe siècle. L’œuvre est seulement redonnée en 1963, à Paris, par la troupe de l’Opéra de Bucarest, en version roumaine. « Mon Œdipe, je n’ai pas voulu en faire un dieu, mais un être de chair comme vous et moi. Si certains accents que je lui ai prêtés ont ému quelques personnes, c’est, je pense, parce qu’elles ont reconnu dans sa plainte un écho fraternel », a écrit Enesco, dont Yehudi Menuhin admirait particulièrement les lignes mélodiques.

C’est à Ingo Metzmacher qu’a été confiée la direction musicale de l’œuvre ; Ching-lien Wu étant la chef des chœurs de cette tragédie lyrique, en quatre actes et six tableaux.

Pour ses débuts à l’Opéra de Paris, Wajdi Mouawad fait revivre la trajectoire d’Œdipe, cet homme qui s’ignore, accompagné par l’écriture orchestrale et vocale d’Enesco, nourrie de l’influence de Fauré, son maître, de Stravinski, de Debussy et des traditions musicales roumaines. Wajdi Mouawad découvre le théâtre de Sophocle à 23 ans. « Ce qui m’a frappé, c’est son obsession à montrer comment le tragique tombe sur celui qui, aveuglé par lui-même, ne voit pas sa démesure. Cela me poussait à m’interroger sur ce que je ne voyais pas de moi, sur ce que notre monde ne voit pas de lui, ce point aveugle qui pourrait, en se révélant, déchirer la trame de ma vie. Révélation du fou que je suis », confie l’écrivain, dont l’esthétique résonne avec la tragédie antique de manière puissante. « Que serais-je devenu si j’étais resté au Liban ? Ma famille et moi étions partis avant le massacre de Sabra et Chatila en 1982, commis par des milices chrétiennes auxquelles j’avais rêvé d’appartenir dans mon enfance. Aurais-je été parmi eux ? On ne peut pas présumer de soi. Cette idée, pour ne pas dire cette conviction, depuis, n’a cessé de creuser ses ramifications poétiques et spirituelles en moi, traversant chaque histoire que j’essaie de raconter. Or, c’est sur cette notion que sont fondées les tragédies de Sophocle, s’interrogeant sur la raison de la douleur et de la violence. La connaissance de soi, non pas comme une invitation à la psychanalyse, mais comme un rappel constant de ce qu’est notre juste mesure ni plus ni moins », poursuit le directeur du théâtre de la Colline, qui semble avoir retrouvé dans la mise en scène d’Œdipe une matrice créatrice fondamentale.

Pour ses débuts à l’Opéra de Paris, Wajdi Mouawad fait revivre la trajectoire d’Œdipe. Photo Elisa Haberer/Opéra nationale de Paris

« La victoire sera toujours une défaite, plus tard »

Celui qui a reçu le 10 octobre le premier prix européen de dramaturgie, décerné par le Théâtre national de Stuttgart, a d’emblée fait le choix d’ajouter un prologue au livret original d’Œdipe. « La faute originelle est bien celle du père, Laïos, dont la lignée devait s’arrêter après son viol d’enfant. La punition et la justice divines sont clairement énoncées dans le récit mythologique antérieur à l’action de la pièce, que les Grecs connaissaient tous. Sophocle n’avait pas besoin de le raconter. Pour le spectacle, j’ai voulu un prologue afin que le spectateur qui ne connaît pas l’histoire puisse comprendre ce qu’Œdipe ignore », explique Mouawad.

Le metteur en scène choisit ainsi de rappeler les racines du mal, le viol du jeune Chrysippe, dont il est le précepteur. Son père, le roi Pélops, enjoint Apollon de l’accabler d’une malédiction implacable : s’il a un enfant, ce dernier le tuera, et il épousera sa propre mère. La dialectique de la faute et d’un éventuel salut apparaît d’emblée comme fondamentale.

Dans le premier acte, qui concerne la naissance de l’enfant de Laïos et de Jocaste, le contraste est saisissant entre la violence du père, qui tente de tuer son fils, et le chœur qui l’entoure, vêtu de blanc, dont les têtes sont recouvertes de compositions végétales. Le continuum de motifs organiques au fil de la pièce semble proposer le contrepoint des lois de la nature face aux actes des personnages qui bravent ses lois et ses interdits. Lorsque le père arrache le bébé des bras de sa mère pour le confier à un berger, la faute semble se transmettre et se répandre, devant un chœur impassible et impuissant.

« Connais-toi toi-même sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, n’est pas une invitation à l’introspection, mais à connaître sa mesure. Cette idée se retrouve dans toutes les pièces de Sophocle. Mais il nous dit aussi combien il peut être rébarbatif et ennuyeux d’être mesuré. Sans passion amoureuse, professionnelle, politique, la vie ne vaut pas d’être vécue », explique Mouawad, qui tend à rendre sensible la dimension métaphysique du texte de Sophocle. « Il nous rappelle, par ailleurs, qu’il existe un monde spirituel et qu’il est possible de considérer nos relations aux autres, à nos problèmes, autrement que d’un point de vue social ou psychanalytique, mais de façon métaphysique », ajoute-t-il.

Pour mémoire

« La fête viendra plus tard »

Lorsque l’oracle de Delphes révèle au protagoniste quelques éclaircissements sur ce qu’il est, Œdipe annonce à sa mère adoptive son départ, croyant la préserver de la malédiction. « Je partirai, puisque les Erynnies du meurtre et de l’inceste veulent me faire un cœur que je déteste. Je partirai avant l’heure fatale et j’irai sous les étoiles. » L’aveuglement face à soi-même, la monstruosité, la haine de soi et la communication destructrice des familles : on retrouve au cœur de la mise en scène les interrogations qui hantent le théâtre de Mouawad. La discussion entre Mérope (interprétée par Anne-Sofie von Otter), et Œdipe (Chistopher Maltman) fait écho à l’incommunicabilité qui régit les liens familiaux dans l’esthétique de Mouawad, la musique semble néanmoins favoriser un jeu théâtral plus contenu.

Lorsque Œdipe revient à Thèbes, un écran projette un ciel sombre qui bouillonne d’oiseaux noirs ; lui et le veilleur de nuit (interprété par Nicolas Cavallier) sont vêtus de noir. La seule tache de couleur est un foulard vert, que Protagniste jette sur le sol, comme pour souligner son rejet des lois de la nature, et sa propension à suivre les penchants les plus obscurs de son être. L’une des jambes de son pantalon se dissimule sous une grande botte, semblant suggérer l’inadaptabilité fondatrice du personnage, aveuglé par son hybris. Les tonalités inquiétantes des phrases musicales insistent sur l’ironie tragique qui drape chaque parole du personnage.

Le motif de l’impossible parentalité fait écho à une incapacité à transmettre, récurrente dans les pièces de Mouawad. « Hélas, qu’allez-vous devenir ? » demande Œdipe à ses quatre enfants, lorsqu’il est banni de la cité. Alors qu’il retrouve la vue, et qu’il est finalement reconnu innocent par les Athéniens, c’est Antigone (interprétée par Anna-Sophie Neher) qui l’accompagne en direction du bois sacré. Il est vêtu d’une toge blanche et semble marcher vers une forme de réhabilitation, en devenant le protecteur de Thèbes. « Nous sommes arrivés. Vers la fontaine conduis-moi », supplie-t-il à sa fille. Les motifs des différents règnes de la nature traversent la scénographie de l’œuvre et suggèrent une illusion d’harmonie, la question du salut semble rester en suspens.

Laïos et son fils dans « Œdipe », de Georges Enesco, mis en scène par le dramaturge libano-canadien Wajdi Mouawad. Photo Elisa Haberer/Opéra nationale de Paris

« Je vais en Grèce plusieurs fois par an, où je suis essentiellement dehors, au contact de l’air et de la lumière, raconte le dramaturge libano-canadien. Là-bas, les éléments sont magiques, complémentaires et unitaires. Tout y est relié. À l’image de la masse de l’univers. Dans cette production, les quatre éléments permettent d’identifier et de différencier les lieux les uns par rapport aux autres. Thèbes correspond ainsi au monde de la terre, Corinthe au monde céleste. Quant à Athènes, lieu de la renaissance d’Œdipe, elle correspond au monde aquatique, qui renvoie au liquide amniotique. Le feu évoque l’intériorité d’Œdipe. Ces différents univers permettent de comprendre qu’on raconte l’histoire d’un voyage, à travers des territoires et des psychés. Œdipe est une grande odyssée », affirme Wajdi Mouawad. Cependant, la question du salut demeure en suspens. « Mes textes ne parlent que de ça : de la révélation dans un monde privé d’enchantement, c’est-à-dire un monde où les dieux n’existent plus, du trajet jusqu’à y parvenir et surtout du prix à payer ensuite. (...) La victoire sera toujours une défaite, plus tard », conclut celui qui propose de partager sa vision esthétique et métaphysique à travers une mise en scène magistrale et stylisée, à voir sur Mezzo Live HD le dimanche 17 octobre à 21h (22h au Liban), puis sur France Musique, le 30 octobre, à 20h (21h au Liban).


C’est en sortant d’une représentations d’Œdipe roi à la comédie française, en 1909, que Georges Enesco s’empresse de composer les premières mesures de son futur et unique opéra. Il se dit « halluciné, possédé » par son sujet, et s’adresse rapidement à Edmond Fleg pour rédiger le livret de son œuvre, structurée en quatre temps : la naissance, la jeunesse,...

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