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Moyen-Orient - Éclairage

Les raisons du retour de Rifaat el-Assad en Syrie

Après environ 37 ans d’exil forcé en Europe, celui qui a été surnommé « le boucher de Hama », en référence aux massacres de 1982, a été autorisé par son neveu Bachar el-Assad à revenir à Damas ce mois-ci, selon « al-Watan ».

Les raisons du retour de Rifaat el-Assad en Syrie

Rifaat el-Assad (à gauche) et son frère, le président syrien de l’époque Hafez el-Assad, en 1984. Photo d’archives AFP

Il était vers le milieu des années 1980 l’un des principaux ennemis du régime syrien, dont le président de l’époque, Hafez el-Assad, tenait les ficelles. De sept ans son cadet, son frère Rifaat – qui dirigeait les Brigades de défense en Syrie, une unité d’élite de la Sécurité intérieure – avait donné l’ordre le 30 mars 1984 à ses troupes d’encercler Damas en vue de renverser le pouvoir, profitant de la santé fragile du chef de l’État, placé en soins intensifs pour insuffisance cardiaque quelques mois plus tôt. Cette tentative de coup d’État avortée lui avait valu d’être chassé du pays, après un accord avec son frère qui lui a versé près de 300 millions de dollars – dont 200 étaient issus des frais de la présidence – selon le témoignage du ministre des Affaires étrangères de l’époque, Abdel Halim Khaddam.

Le voici à présent de retour dans la capitale syrienne. Le média pro-gouvernemental syrien al-Watan a révélé le 8 octobre que Rifaat el-Assad était arrivé à Damas la veille « afin d’éviter son emprisonnement » en France. Cette information survient près d’un mois après que l’oncle du président syrien eut été condamné par la Cour d’appel de Paris à quatre ans de détention ainsi qu’à la confiscation d’un patrimoine évalué à 90 millions d’euros. L’homme aujourd’hui âgé de 84 ans – dont la défense a immédiatement annoncé un pourvoi en cassation – était accusé de blanchiment d’argent en bande organisée et de détournement de fonds publics syriens.

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« Le président Bachar el-Assad a tourné la page sur ce qu’a dit et fait Rifaat el-Assad et l’a autorisé à revenir en Syrie, comme tout autre citoyen syrien », ont déclaré des sources citées par al-Watan, qui ont ajouté qu’« il n’aura à l’avenir aucun rôle politique ou social en Syrie ». C’est la seconde fois depuis son exil que Rifaat el-Assad retourne dans son pays natal, alors qu’il s’y était rendu en 1992 pour les funérailles de sa mère.

Depuis, Rifaat el-Assad avait fermement interdiction de remettre les pieds dans son pays. Alors que celui-ci prétendait être le successeur de Hafez el-Assad à sa mort le 10 juin 2000, le président par intérim de l’époque avait ordonné l’arrestation du frère cadet s’il tentait d’assister aux funérailles du défunt président. Rifaat el-Assad s’était par la suite présenté comme un opposant du régime en exil, à la tête d’un mouvement baptisé « Conseil national démocratique syrien » et fondé quelques mois après le déclenchement de la révolution syrienne, en mars 2011. « J’appelle le peuple syrien à poursuivre la résistance car c’est sa seule et unique chance de reprendre le pouvoir », avait notamment déclaré à l’époque l’oncle du président syrien.

Un canal possible d’informations

Ces derniers jours, les rumeurs sont donc allées bon train sur les coulisses de la fuite de Rifaat el-Assad et les raisons de son accueil par Damas. Certes, l’octogénaire s’était récemment montré loyal à son neveu, au point de faire une apparition remarquée à l’ambassade de Syrie à Paris afin d’annoncer publiquement avoir voté pour Bachar el-Assad à l’occasion des dernières élections présidentielles de mai. Mais ce gage de loyauté ne saurait recouvrir l’ensemble des conditions probablement fixées par le régime pour lui permettre d’échapper à la justice française.

« Rifaat représente sans doute un canal possible d’informations et peut-être même d’échange politique – présent ou futur – avec l’Europe, qui a sûrement dû jouer un rôle dans les calculs de Damas, observe Charles Lister, directeur du programme syrien au Middle East Institute. Sa fuite est aussi une autre occasion pour le régime de suggérer qu’il est le détenteur du pouvoir, en récupérant les membres de la famille exilés de l’étranger et en snobant l’Occident en retour. » Le chef de l’État syrien pourrait également compter sur « les deux fils de Rifaat, qui ont de bonnes relations en Europe, afin d’utiliser leurs connexions à des fins publiques pour améliorer son image à l’étranger », suggère de son côté Ayman Abdel Nour, rédacteur en chef du site d’information All4Syria. À cela pourraient s’ajouter des considérations d’ordre financier, à l’heure où l’État, ruiné par dix ans de guerre, est incapable de financer une reconstruction estimée à plusieurs centaines de milliards de dollars. « Rifaat paiera probablement avec une petite partie de l’argent dont il dispose encore », ajoute Ayman Abdel Nour.

Quiproquo secret

De leur côté, les autorités françaises ont été accusées de complaisance par les opposants à Damas, estimant qu’elles ont fermé les yeux sur la fuite de l’oncle du président syrien, qui résidait dans l’Hexagone. « La capacité de Rifaat à s’échapper de la France sans interception soulève de sérieuses questions quant à la capacité ou la volonté de Paris de le garder sur le territoire français. Il n’était pas un personnage insignifiant et aurait certainement été sous une forme ou une autre de surveillance par les renseignements », observe Charles Lister. « Il est difficile de ne pas soupçonner qu’il pourrait y avoir eu une sorte de quiproquo secret, ou que cela ait arrangé les parties impliquées de fermer les yeux. Il est également possible que davantage de choses se soient jouées en coulisses, d’autant plus que la fuite de Rifaat en Syrie aurait nécessité un dialogue et des négociations substantielles avec Damas », poursuit-il.

Parmi les rumeurs qui circulent, celle « d’une coopération entre l’État profond en France, en Russie et en Syrie, qui auraient fait passer clandestinement Rifaat de France en Biélorussie, où il aurait pris l’avion pour Damas », rapporte Ayman Abdel Nour. Selon les propos de l’avocat de Rifaat el-Assad, Élie Hatem, cités lundi dernier par le média privé qatari The New Arab, son client serait parti de Minsk le 7 octobre, où il séjournait depuis juillet chez des « amis syriens ». The New Arab affirme cependant que ce dernier aurait quitté la France en juillet « par crainte qu’en dépit de son âge avancé, il ne soit condamné à une peine de prison pour cette affaire de détournement de fonds ».

Au-delà de sa condamnation en France, l’ancien homme fort du régime est notamment poursuivi en Suisse pour des crimes de guerre commis dans les années 1980, alors que les Brigades de défense qu’il dirigeait sont impliquées dans le massacre de la prison de Palmyre en 1980 et celui de Hama en 1982 – qui auraient fait pas moins de 30 000 morts selon plusieurs estimations – et qui lui ont valu le surnom de « boucher de Hama ».

Il était vers le milieu des années 1980 l’un des principaux ennemis du régime syrien, dont le président de l’époque, Hafez el-Assad, tenait les ficelles. De sept ans son cadet, son frère Rifaat – qui dirigeait les Brigades de défense en Syrie, une unité d’élite de la Sécurité intérieure – avait donné l’ordre le 30 mars 1984 à ses troupes d’encercler Damas en vue de...
commentaires (4)

cela pue l'exfiltration du "bourreau" Fakhoury autorisee par hezbollah , non concerne par ce personnage, mais alors pas du tout !

Gaby SIOUFI

10 h 12, le 15 octobre 2021

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Commentaires (4)

  • cela pue l'exfiltration du "bourreau" Fakhoury autorisee par hezbollah , non concerne par ce personnage, mais alors pas du tout !

    Gaby SIOUFI

    10 h 12, le 15 octobre 2021

  • Un assassin condamné par la justice de 4 ans de prison peut prendre l’avion à Paris direction un pays qui ne respecte aucun accord international. Bravo la diplomatie française, très fort !

    Lecteur excédé par la censure

    09 h 49, le 15 octobre 2021

  • Une question évidente: pourquoi la France l'a-t-elle laissé sortir?

    Yves Prevost

    09 h 02, le 15 octobre 2021

  • On notera que la France s’est mise 90 millions d’Euros dans la poche en confisquant les actifs de Rifaat, après pourtant l’avoir accueilli à bras ouverts et protégé durant 25 ans. Disons que ça met toujours un peu de beurre dans les épinards… ou alors elle les rendra au régime syrien dans un objectif de monnayer son retour dans ce pays.

    Karim K

    08 h 55, le 15 octobre 2021

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