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Nos Lecteurs ont la Parole

La valse des ampères, descente aux enfers ?

Rarement un peuple n’avait autant eu à traverser d’épreuves simultanées,

auto-entretenues, voire renforcées au gré des années. Plus d’un an après la dramatique explosion survenue au port de Beyrouth, et alors que le pays célébrera dans quelques jours le deuxième anniversaire du début du mouvement de révolution débuté en octobre 2019, le Liban ne suffoque pas uniquement des températures encore très largement estivales, mais d’une situation économique et sociale qu’aucun superlatif ne suffirait à décrire.

Quiconque connaissait le Liban depuis plus de vingt ans avait fini par s’accommoder des coupures d’électricité qui survenaient une à deux fois par jour et pour quelques heures. On les redoutait avec malice, on s’en méfiait sans s’en prémunir, on les attendait pour mieux les enjamber. On lavait le linge plus tôt, plus vite ; on se dépêchait de recharger le matériel électronique, on se préparait au pire avec la conscience que ce n’était que passager. La situation d’aujourd’hui est en tout point opposée à ce qui, il y a vingt ans déjà, sonnait comme la démonstration de la cinglante incapacité de la puissance publique libanaise à remplir ses missions les plus basiques. Le pire n’est plus l’exception, il est la règle. Le temporaire dure depuis trop longtemps, et, s’éternisant, paralyse avec lui une société déjà durement éprouvée.

Avec seulement quelques heures– quelques minutes, par endroits – d’électricité publique par jour, la majorité des Libanais vit désormais au rythme et sous le joug financier des sociétés privées d’alimentation en électricité. Chacun, en fonction de ses moyens, se démène pour augmenter et allonger de quelques ampères et pour autant d’heures que possible la lumière chez lui ou encore le fonctionnement du frigo. La vie entière est centrée, concentrée, rythmée même, par la présence ou non de l’électricité. On se réveille en fonction d’elle, on mange en fonction d’elle, on se couche, on se douche au gré de ses allées et venues. Chacun, dans chaque foyer, même dans les plus aisés, doit compter : allumer la climatisation ou le sèche-cheveux ? Mettre en marche la machine à laver ou la lumière du salon ? Charger son téléphone ou allumer le chauffe-eau ? Pour les plus chanceux, le générateur privé viendra compenser les manquements de l’État, à des prix phénoménalement élevés. Pour les plus modestes – rappelons à ce stade que la moitié des Libanais vivent sous le seuil de pauvreté–, il faudra se contenter d’une heure par jour. Outre les besoins primaires comme se laver ou boire, comment manger dignement quand le frigo ne fonctionne que quelques minutes par jour ? « Pour se poser ce genre de problème, encore faudrait-il qu’il y ait de quoi mettre dans les frigos ! »

Car oui, c’est une crise globale que traverse la société au Liban. La dévaluation record de la livre libanaise – devise dans laquelle sont payés la majorité des Libanais – et l’arrimage des prix au dollar américain asphyxient désormais presque tout le pays. Multipliés par près de 10 en moyenne, les prix des matières premières rendent difficile le simple achat de pain, de pâtes ou de riz, et ce malgré le subventionnement de quelques-unes de ces denrées par l’État. La sous-nutrition et la malnutrition sont une réalité au pays du Cèdre, dont les trois quarts au moins des biens consommés sont importés de l’étranger, et donc calqués sur les prix en dollar. Conséquence en filigrane de cette crise, le coût de l’essence n’en finit plus d’augmenter, lui aussi.

Mais pourquoi ce pays qu’on surnommait hier la « Suisse du Moyen-Orient » est-il dans cette situation ? Le Liban paye aujourd’hui, c’est certain, la corruption de toute sa classe politique renouvelée, amplifiée et transmise de génération en génération ; mais encore le clientélisme qui s’est immiscé dans toutes les strates de la société, et dont le confessionnalisme alimente assurément, encore hélas pour quelques années, la vie politique. Si le mouvement de « l’Automne du Cèdre » avait permis qu’advienne, pour la première fois dans l’histoire du pays, une citoyenneté libanaise détachée du poids des confessions, il y a encore beaucoup de chemin à faire tant les résistances des appareils politiques sont nombreuses. La mainmise des partis sur l’avenir démocratique du pays est une réalité, celle du Hezbollah – permise et renforcée, dans une certaine mesure par l’incompétence à défaut ou à dessein de l’État libanais quasi inexistant – sur la situation économique et sociale, aussi.

Alors que le pays suffoque, chacun comprendra assurément pourquoi, alors que se profilent de nouvelles élections législatives dans le pays en mars 2022, ces échéances démocratiques sont loin d’être la priorité d’un pays qui peine à se nourrir et à vivre dignement. L’État failli en est la cause. Pour combien de temps encore, tout le monde l’ignore, hélas. Mais qu’on ne s’y trompe pas, la pénombre qui s’est emparée du pays n’a de sombre que les apparences, tant l’espoir est encore présent dans le pays.

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Rarement un peuple n’avait autant eu à traverser d’épreuves simultanées, auto-entretenues, voire renforcées au gré des années. Plus d’un an après la dramatique explosion survenue au port de Beyrouth, et alors que le pays célébrera dans quelques jours le deuxième anniversaire du début du mouvement de révolution débuté en octobre 2019, le Liban ne suffoque pas uniquement des...

commentaires (1)

Un jour les exégètes s'écharperont sur la paternité (la maternité ?) réelle de la dernière phrase de cet excellent billet: Est-elle un rajout ultérieur? A-t-elle été rajoutée sous la pression de sa femme? De sa maman? Ou comme condition à l'absolution accordée par son père confesseur?

M.E

06 h 36, le 14 octobre 2021

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Commentaires (1)

  • Un jour les exégètes s'écharperont sur la paternité (la maternité ?) réelle de la dernière phrase de cet excellent billet: Est-elle un rajout ultérieur? A-t-elle été rajoutée sous la pression de sa femme? De sa maman? Ou comme condition à l'absolution accordée par son père confesseur?

    M.E

    06 h 36, le 14 octobre 2021

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