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Lifestyle - Un peu plus

Cette folie qui réside en nous

Cette folie qui réside en nous

Jack Nicholson dans « The Shining ». Photo DR

Je suis tous les jours au bord de la crise de nerfs. Comme dans le film d’Almodovar, mais sans les couleurs. Parce que tout est noir en moi. Même les jours où le ciel est bleu, que la joie fait une intrusion le temps d’un mariage ou d’une journée au bord de la piscine avec mes amis venus de Paris ; même quand je me noie dans une série ou un roman, quand j’entends Gainsbourg chanter L’Anamour, ou que ma meilleure amie fête son anniversaire… je suis mal. Malgré tous ces petits moments où le temps se suspend et que je retrouve mon Liban dans le parfum du zaatar grillé de la man’ouché ou dans celui de la fleur d’oranger; que je le retrouve dans la voix de Feyrouz qui accompagne une de mes soirées, je suis triste. Malgré le fait que j’ai un peu plus de chance que d’autres, je n’arrive pas à sortir de ce mal-être. J’écoute mon fils me parler de ses dernières aventures, de sa petite amie en souriant, des spécialités qu’il a choisies pour son bac, des fournitures dont il a besoin et de son désir de quitter le Liban. Je le regarde et ça me fait mal. Et je m’en veux. Je m’en veux parce que je ne sais pas quoi faire. Partir et tout laisser derrière moi ? Rester et tout foutre en l’air ? Chaque jour, je me pose la question et je change d’avis entre l’avant-midi et le crépuscule. Je suis tous les jours au bord de la crise de nerfs.

Les premières secondes du matin, quand je peine à ouvrir les yeux et qu’autour de moi, le même décor qui m’accueille depuis des années est teinté de la lumière du soleil, j’ai cette illusion que la vie continue comme elle l’a toujours été. Mais la réalité me revient dans la figure comme un boomerang tâché de sang et d’amertume. Tout est pareil, les meubles du décor de Sarde, notre podcast, le klaxon des voitures dans la rue, la chaleur de mon appartement. Mais dehors, tout est différent. En mon dedans, tout est différent. Et la vie n’est plus du tout comme elle l’a toujours été. Et elle ne le sera plus jamais. Et cette foutue boule revient se loger au fond de mon ventre pour ne le quitter qu’une fois la nuit venue, quand je me dis que cette journée est enfin terminée.

J’ai inlassablement envie de hurler tellement j’ai mal, mais je ne hurle que de l’intérieur. Et ce hurlement est tellement fort qu’il me déchire les entrailles. Et je ne l’entends pas. Je passe du rire (souvent nerveux) aux larmes en l’espace de deux minutes. Je n’ai plus vraiment la force de parler au téléphone. Je ne sors quasiment pas, et encore moins dans les endroits publics. Je vois peu de gens. Pourtant quand je fais l’effort de bouger, je réalise à quel point ça me fait du bien. Mais au fond de moi, je sais que même si ces aadet sont comme celles d’il y a deux ou trois ans, il y a cette lourdeur sur mes épaules, et ces conversations qui se suivent et se ressemblent.

Je ne sais pas comment nous ne sommes pas encore devenus fous. Je ne sais pas comment, malgré ce que nous vivons depuis près de deux ans, nous n’avons pas pété un plomb. Je ne sais pas comment nous faisons pour garder un ersatz de santé mentale. Honnêtement, je ne sais pas. Et surtout, je ne comprends pas. Je ne comprends pas comment compter les ampères, écouter les conneries des politiques à la télé, vivre au gré des stations d’essence ou demander des médicaments à nos amis de l’étranger, est devenu notre normalité.

En fait, quand on y pense, en acceptant cette vie invivable, nous sommes passés du côté obscur de la force. Nous sommes devenus à moitié fous, voire totalement. Même si ça ne se voit pas. Je ne suis pas dans mon état normal. Tout le temps. Après, on pourrait appeler ça la dépression, la déprime, l’anxiété, le stress, le désarroi, la peur. Mais, il faut avouer que ce que l’on ressent va bien au-delà de tout ça.

Aujourd’hui, la question est de savoir jusqu’à quand allons-nous pouvoir jongler avec ce déséquilibre qui nous a pris de court ? Jusqu’à quand allons-nous tenir le coup ? Nous, les derniers irréductibles qui subissons cette vie de merde. Une vie où nous sommes privés de tout, et surtout de nos droits les plus basiques. Quel sera notre point de rupture ? Allah yestor.

*Chroniqueuse, Médéa Azouri anime depuis plus d’un an avec Mouin Jaber « Sarde After Dinner », un podcast où ils discutent librement et sans censure d’un large éventail de sujets, avec des invités de tous les horizons. Tous les dimanches à 20h, heure de Beyrouth.

Épisode avec Mia Atoui


Je suis tous les jours au bord de la crise de nerfs. Comme dans le film d’Almodovar, mais sans les couleurs. Parce que tout est noir en moi. Même les jours où le ciel est bleu, que la joie fait une intrusion le temps d’un mariage ou d’une journée au bord de la piscine avec mes amis venus de Paris ; même quand je me noie dans une série ou un roman, quand j’entends Gainsbourg chanter...

commentaires (5)

Un compte rendu lucide. merci! ceci n'est pas une plainte! ceci est un compte rendu d'une 'normalisation de la violence au quotidien.' La question qui transparait est: doit-on faire avec ou refuser ce 'normal'?

zéna meskaoui

07 h 21, le 13 septembre 2021

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Commentaires (5)

  • Un compte rendu lucide. merci! ceci n'est pas une plainte! ceci est un compte rendu d'une 'normalisation de la violence au quotidien.' La question qui transparait est: doit-on faire avec ou refuser ce 'normal'?

    zéna meskaoui

    07 h 21, le 13 septembre 2021

  • L'herbe est toujours plus verte ailleurs. De grâce, cessez donc de vous plaindre. Il y a des gens, et j'en fais partie, qui rêveraient d'être à votre place et de vivre leur vie au Liban; des gens, et j'en fais partie, pour qui les files d'attente aux stations d'essence, les coupures d'électricité, les pénuries, sont des désagréments supportables comme il en existe d'autres qui le sont moins ailleurs. Commencez par sortir et revoir du monde, le confinement n'a rien de bon. Et faites vous des amis qui sont positifs et qui croient encore en leur pays, il en existe encore beaucoup.

    K1000

    14 h 00, le 10 septembre 2021

  • tres simple : jusqu'a rendre l'ame !

    Gaby SIOUFI

    13 h 20, le 10 septembre 2021

  • Oui, trop de libanais vivent ceci! Je me demande parfois s'il n'était pas dans notre intérêt d'avoir bin Laden se réfugier au Liban pour se faire envahir par les USA pendant 20 ans: des fresh dollars à la pelle, une classe de politiciens abolie et des institutions recréés surtout une armée sur laquelle on aurait pu compter...bon, je me rendors pour consolider ce rêve...

    Wlek Sanferlou

    11 h 17, le 10 septembre 2021

  • Medea, depuis quelques temps, je t’avais écrit de tenir, parce que cette boule au ventre nous tiendra où que l’on sera. Aujourd’hui , j’ai des doutes. Une vie décente ailleurs pourrait la faire disparaître. Du moins, je commence à y croire. On nous a vendu.

    Jocelyne Hayeck

    07 h 00, le 10 septembre 2021

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