Critiques littéraires Poésie

Avril n’est pas le plus cruel

Contestant un célèbre vers d’un poème de T. S. Eliot, Akl Awit compose un recueil où la poésie tend à préserver le sens de la réalité et exprime l’immensité de la dévastation.

Avril n’est pas le plus cruel

D.R.

Āb Aksa el-Chouhour (« AOÛT, LE PLUS CRUEL DES MOIS ») de Akl Awit, Illustrations de Hassan Jouni, Dar Nelson, 2021.

La Terre vaine et autres poèmes, traduits de l'anglais par Pierre Leyris, Seuil, 1976.

Au creux des cendres et du ravage, comment protéger la coexistence extrême de la raison, de l’affliction et de l’amour ? D’une langue robuste, structurée, blessée à vif, Akl Awit réalise l’effort gigantesque de faire le calme en son esprit. Ses vers portent l’empreinte de l’étau métallique brûlant subissant les forces de la gravité qui enserre le cerveau aux frontières de la dissolution. Témoigner de l’absurde, traverser le non-sens, rester dans la douleur car elle parle de ce qui a survécu, et maintenir la cohérence : Āb Aksa el-Chouhour (« Août, le plus cruel des mois ») est une tentative de poser le regard sur la dévastation.

Le pire est advenu. Le mal est là. L’amour pour Beyrouth aussi. Honte et effroi bercent l’étrangeté d’être encore là. Il fait nuit dans ce recueil. Le jour a la même couleur. Jour et nuit, le mal est là. Idem le courage de Beyrouth fabuleuse. Awit parle de Beyrouth et parle à Beyrouth sans lamentations ni élégies ni louanges. Il exprime avec sobriété, l’amour, le mystère, ce qui en Beyrouth est inatteignable, au-delà des ruines.

Le premier poème du remarquable recueil The Waste Land (1922) de T. S. Eliot s’intitule « L’enterrement des morts » et s’ouvre ainsi : « Avril est le plus cruel des mois, il engendre/ des lilas qui jaillissent de la terre morte. » Et Awit de soutenir, un siècle plus tard : « Août, le plus cruel des mois, il enflamme les lilas sur terre dévastation. »

« Je commence par la négation, honteux de l’étendue de la certitude./ Moi qui ne possède des raisons de cette certitude que la mort, je dis Beyrouth n’est pas Beyrouth et le Liban n’est pas le Liban./ Et je dis, sur la permanence de la rime, Beyrouth et le Liban sont raison d’être./ (…) Je le répète et nie : avril n’est pas le plus cruel des mois./ Et la reine Elisabeth I est la reine détenant le titre et non le président de la République./ Je ne pleure pas, j’enterre mes morts sans rites./ Je ne pleure pas mais je nie./ La négation est la certitude unique, et avril n’est pas le plus cruel des mois./ Il n’est pas vrai que la douleur de Beyrouth est complète comme une lune est pleine dans la touffeur d’août./ (…) Avril n’est pas de tous les mois celui le plus cruel, Ô T. S. Eliot./ Et ta terre n’est pas en vérité l’antre où s’ancre le poème “Terre vaine”. »

La dynamique du recueil de Akl Awit prend pour points d’amarre quelques marqueurs de The Waste Land (La Terre vaine) et repose sur la dynamique de la négation. On pourrait écrire aussi : réfutation, objection, contestation. À T. S. Eliot qui pose en 1922 qu’avril est le plus cruel des mois, Awit souligne qu’il y a plus cruel qu’avril. Cela, Awit le répète et insiste sur l’importance de la répétition. Nul besoin d’un long argumentaire ou de preuves, la réalité parle d’elle-même. Le paysage du port dit ce qu’il dit. Ce réel est irréfutable. Awit ne fait qu’inviter T. comme il l’appelle, à le rejoindre là. Il ne fait que diriger son regard vers Beyrouth un 4 août. En vérité, août serait bien le plus cruel des mois.

En adressant son monologue-poème à T. S. Eliot, en s’appuyant quelque peu sur The Waste Land, Akl Awit parvient à écrire sur ce qui ne supporte pas de mot. Cette fraternité poétique fait rempart à l’inexprimable. Awit est seul et n’est pas seul face à la page, dans la nuit de la ville. Il a un locuteur privilégié, un fantôme parmi les fantômes. Il s’adresse à lui avec humilité, avec insolence, avec l’intelligence du désespoir. Le contredire le rassurerait et rétablirait sans pour autant l’espérer la possibilité d’une réponse, d’un contre-argument, d’une pensée sur ce qui déborde la pensée. Inviter T. à une rencontre sur le port représente une potentialité de confrontation noble dans un espace-temps où tout sursaut est sidération. Et cela sonne comme un aveu et comme un saccage. T. S. Eliot et son recueil prophétique se seraient-ils trompés à ce point ? Akl Awit en veut-il à T. de s’être ainsi fourvoyé, ou s’en veut-il d’avoir peut-être aujourd’hui le dernier mot ?

Āb Aksa el-Chouhour s’enracine dans le ravage. Douleur aigue, gémissement sourd, désastre moral, désolation profonde, sourdent tout au long de ce petit ouvrage qui avance, drapé des armures de l’intellect. Par l’objection faite à T. S. Eliot et à cette référence majeure de la littérature qu’est The Waste Land, Akl Awit vient suggérer l’ébranlement titanesque des fondations et la fin d’un monde. Cet ouvrage d’Eliot, qualifié souvent d’illisible, renvoie à la dévastation, illisible pour le mental et le psychisme.

« (…) La poésie n’est pas certitude, elle est potentialité/ La mort est la certitude, mais elle n’est pas la seule./ Août est le plus cruel des mois/ Et Beyrouth qui n’est plus qui elle est, redeviendra qui elle est jusqu’au lever du jour,/ et elle ne désire pas, Ô Eliot, la mort. »

La réfutation répétée par Akl Awit est métaphore. Une manière de dire aux ancêtres, aux contemporains et aux descendants, que rien n’est certain. Et d’opérer sur un mode magique, par l’écriture, une annihilation rétroactive. Awit redéfinit les échos de The Waste Land s’il sort victorieux du combat des idées. Ou alors T. S. Eliot annule l’événement du 4 août 2021 si son génie l’emporte. Alors, est-ce avril ou est-ce août le plus cruel des mois ? Comment traiter avec l’incroyable ? Porter l’insoutenable ? Préserver le lien avec la réalité ? En gagnant du temps. La poésie a ce pouvoir.



Āb Aksa el-Chouhour (« AOÛT, LE PLUS CRUEL DES MOIS ») de Akl Awit, Illustrations de Hassan Jouni, Dar Nelson, 2021.La Terre vaine et autres poèmes, traduits de l'anglais par Pierre Leyris, Seuil, 1976.Au creux des cendres et du ravage, comment protéger la coexistence extrême de la raison, de l’affliction et de l’amour ? D’une langue robuste, structurée, blessée à vif, Akl...

commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut