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Son père, ce héros

Amélie Nothomb prête la plume à son père, Patrick, qui raconte sa jeunesse peu banale et ses aventures. Une sorte d’hommage.

Son père, ce héros

© Éric Garault / Pasco

Premier sang d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 2021, 180 p.

Amélie Nothomb, comme nombre d’écrivains, puise une partie de son inspiration dans sa vie, ou l’histoire de sa famille, évidemment filtrées et transcendées par l’écriture. Elle avait déjà plusieurs fois évoqué la figure de son père, Patrick, notamment dans Biographie de la faim (son treizième roman chez Albin Michel, paru en 2004). Elle lui revient aujourd’hui avec Premier sang, son trentième – ainsi intitulé en référence à la phobie de l’hémoglobine à quoi le garçon était sujet, dès son enfance, tombant dans les pommes à chaque saignement, sien ou de quelqu’un d’autre, ce qui ne l’a pas empêché de se conduire bravement. Peut-être parce que Patrick Nothomb, baron belge d’origine luxembourgeoise, diplomate (il a terminé sa carrière ambassadeur au Japon), né en 1936, est mort au printemps 2020. Et non, pas de la Covid.

Amélie prête cette fois sa plume à Patrick, qui raconte son enfance et ses aventures à la première personne. Il aurait d’ailleurs pu le faire en vrai, puisqu’il est l’auteur de quelques livres, dont un récit, Dans Stanleyville (éditions Racine, 1993, repris chez Masoin, Bruxelles, en 2007). L’histoire commence par la fin, en 1964, lorsque, consul de Belgique à Stanleyville (ex-Congo belge devenu République populaire du Congo, futur Zaïre – la ville s’appelle aujourd’hui Kisangani), il a fait partie de 1500 Occidentaux pris en otages le 6 août, séquestrés au Palace Hôtel par les hommes d’un certain Christophe Gbenye, président autoproclamé après l’assassinat de Patrice Lumumba en 1961. L’un se prenait pour Castro, l’autre plutôt pour Che Guevara, estime le diplomate. Durant quatre mois, alors que des massacres et des exécutions sommaires ont lieu, il ne se laisse pas démonter : chaque jour, il discute, négocie, palabre, flatte, occupe l’adversaire. Son but : gagner du temps, jusqu’à ce que les parachutistes belges viennent les libérer. Ce sera fait le 24 novembre. En attendant, il aura cru plusieurs fois sa dernière heure arrivée.

Ce courage, Patrick Nothomb le tenait peut-être de son père, André, militaire démineur qui a sauté sur une mine en 1937. Il avait 25 ans, son fils quelques mois. Sa mère, Claude, ne se remariera pas, préférant, snob, égoïste et anglomane, porter toute sa vie un deuil mondain, mener la dolce vita et s’occuper d’elle – pas du tout de son fils. Celui-ci sera élevé par ses grands-parents maternels, dont un grand-père général ! Tout à l’opposé, sa famille paternelle, les Nothomb.

Aristocrates totalement fauchés dont le chef de maison est le baron Pierre, son autre grand-père, avocat, poète, veuf et remarié à une femme plus jeune que lui, et plutôt agréable, alors que l’homme est un véritable tyran. Il a eu, en tout, treize enfants – les oncles et tantes du narrateur, certains plus jeunes que lui – dont les plus jeunes habitent encore avec le pater familias, dans son château de Pont d’Oye, dans les Ardennes, XVIIIe siècle mais complètement délabré. Les gamins vivent en horde, en meute, dans le dénuement complet, la faim, le froid, l’analphabétisme. Seuls les aînés se sont émancipés. Jean : « La poésie de Papa, c’est de la merde ! ». Quant à Paul, communiste, il a combattu aux côtés des Républicains en Espagne et lutte dans la Résistance, en France.

À partir de 1943, Patrick découvre cet univers bien loin de son confort bourgeois et, surprise, il adore ! À chaque occasion (vacances d’été, de Noël), il y retourne, s’aguerrit un peu plus, se forge le caractère. Aussi choisira-t-il plus tard ses études, le droit, à Namur, son métier, la diplomatie, puis luttera contre son grand-père pour épouser la femme qu’il aime, Danièle, la fille de Guy Scheyven, un chevalier de Bruges qu’il considère, lui l’orphelin, comme « le père idéal ». Ils auront deux enfants, André puis Juliette, avant que Patrick ne soit nommé à son premier poste, en 1964, à Stanleyville.

Le roman se boucle. Et il est signé du troisième enfant de Patrick et Danièle, Fabienne Claire, née près de Bruxelles en 1966, et bien plus connue sous son pseudonyme : Amélie.

Que dire d’autre ? Premier sang est un excellent Nothomb, qui se dévore d’une seule traite. Et l’on envie l’écrivain d’avoir eu une famille pareille, si follement romanesque.



Premier sang d’Amélie Nothomb, Albin Michel, 2021, 180 p.Amélie Nothomb, comme nombre d’écrivains, puise une partie de son inspiration dans sa vie, ou l’histoire de sa famille, évidemment filtrées et transcendées par l’écriture. Elle avait déjà plusieurs fois évoqué la figure de son père, Patrick, notamment dans Biographie de la faim (son treizième roman chez Albin Michel,...

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