Des combattants de la brigade Badri 313 prenant position à l’aéroport de Kaboul après le départ des forces américaines, le 31 août 2021. Wakil Kohsar/AFP
Vingt ans de guerre et de coûteuse présence pour un bilan mis à terre en quelques semaines. L’échec américain en Afghanistan pose la question de la pertinence des interventions occidentales à l’étranger et de leurs difficultés à imposer un modèle de gouvernance.
La prise de Kaboul par les talibans, sans combat, sonne comme la sanction retentissante d’un projet global mal conçu et mal exécuté, selon des experts. Au-delà de la déroute d’une armée afghane créée par Washington, s’est révélée la faillite de toute une politique et de quatre présidents – George W. Bush, Barack Obama, Donald Trump, Joe Biden. Tous ont été confrontés à l’insoluble conclusion de cet engagement, entamé comme une riposte aux attentats du 11 septembre 2001, puis devenu une guerre d’usure pour éviter que le pays redevienne un sanctuaire jihadiste, tout en gérant d’autres priorités stratégiques comme la guerre en Irak à partir de 2003.
Ils ont surtout tenté de créer une armée afghane digne de ce nom et d’installer une structure étatique viable. « En tant que président, j’ai axé notre stratégie sur l’entraînement et le renforcement des forces afghanes », résumait Barack Obama en 2016. « Nous avons chassé el-Qaëda de ses camps, aidé les Afghans à renverser les talibans et à établir un gouvernement démocratique. »
Quelques succès
Mais malgré les milliards d’aide publique, les projets des bailleurs et des ONG, « les efforts de la communauté internationale visant à créer quasiment de toutes pièces puis à consolider l’État afghan n’ont pas été couronnés de succès », résume Serge Michailof, de la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (Ferdi). Quelques réussites sont sorties du lot, souligne-t-il, citant « la création entre 2002 et 2005 de quatre institutions fonctionnant correctement : le ministère des Finances, la Banque centrale, le ministère de la Reconstruction et du Développement rural et les Renseignements militaires ». Ces vingt années de présence ont par ailleurs permis à pratiquement une génération d’Afghans de vivre libres de la férule talibane.
Hubris
Mais ces succès ont surnagé au milieu du népotisme et de la corruption. « Il n’y avait pas de cohésion idéologique au sein de l’armée ni de sens du devoir de l’appartenance nationale », estime Abdul Basit, chercheur de la S. Rajaratnam School of International Studies (RSIS) à Singapour. Il décrit une corruption aussi endémique au sein de l’armée que dans la société civile. Et pointe l’absence de concept d’État nation, dans un pays où clans et tribus dominent l’architecture sociale.
Or, « on peut améliorer un outil militaire, mais si derrière vous n’avez pas de gouvernance fiable, si vous n’avez pas réussi à transcender le clanisme et les tensions tribales, à créer des structures de développement économique qui permettent à l’État de payer ses armées, c’est très difficile », résume un officier militaire européen, spécialiste de la formation, sous couvert d’anonymat. Il évoque lui aussi la nécessité de fondations « sociales et étatiques solides ». Mais « ce n’était pas le cas en Afghanistan ».
Derrière cet échec pointe aussi un sentiment de supériorité dont s’est parée la première puissance mondiale, sûre de ses valeurs et de la nécessité de les exporter. David Lake, professeur de sciences politiques à l’Université de San Diego (Californie), dénonce à cet égard « l’hubris » qui permet de croire qu’une « entité étrangère peut se parachuter dans un pays et construire un État à la fois légitime et loyal ».
« Se venger »
Brahma Chellaney, professeur d’études stratégiques au Centre for Policy Research (CPR), un think tank privé basé à New Delhi, dénonce pour sa part un mensonge américain. « Les États-Unis ne sont pas allés en Afghanistan pour construire l’État mais pour se venger des attaques du 11-Septembre », estime-t-il, ajoutant qu’il « incombait aux autres nations de construire l’État. L’Inde a investi plus de 3 milliards de dollars dans la construction d’autoroutes, d’hôpitaux, de barrages et du Parlement ».
Malgré plusieurs exemples frappants des échecs américains à bâtir des forces armées locales (Vietnam, Irak, Afghanistan), les interventions occidentales ne sont pas condamnées à échouer, tempère Seth Jones, du Centre pour les études stratégiques et internationales (CSIS) de Washington, soulignant la réussite des États-Unis en Colombie ou de l’Europe et des États-Unis dans les Balkans.
Toutefois, après la débâcle afghane, « les États-Unis seront profondément réticents à s’engager dans de la construction de l’État à grande échelle », estime-t-il. « C’est trop difficile à faire de l’extérieur et ça fonctionne rarement. » Les alliés des États-Unis semblent eux aussi tirer des conséquences : « Je ne crois pas au “state building” », l’aide à la construction d’un État, a ainsi abruptement déclaré Emmanuel Macron au Journal du dimanche, interrogé sur l’intervention antiterroriste française au Mali qui dure depuis 2012.
Fabien ZAMORA,
Didier LAURAS/AFP



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