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Nos lecteurs ont la parole

Cette terre n’a pas demandé d’être spoliée

4 heures du matin, Beyrouth s’endort.

Le silence est absolu et l’obscurité totale.

Les « moteurs » ont été éteints pour reprendre leur souffle, leurs vrombissements et crachats de fumée et de suie nous ont assourdis et pollués à longueur de journée et de nuit pour que fût la lumière.

« Les Libanais s’adaptent à tout. » Pas d’électricité ? Que nenni, les plus nantis mettent en marche leurs « moteurs », les autres crèvent dans la chaleur torride de l’été, se déshydratent ou meurent, pour les plus faibles. Leurs machines à oxygène s’éteignent, leur fièvre monte et les médicaments manquant, ils s’éteignent dans une totale indifférence des politiciens véreux supposés être responsables de la sécurité et du bien-être des citoyens.

Responsable, personne ne se sent.

Ici, c’est le pays de la débrouille, pas de la responsabilité. Quel gros mot, lorsqu’on peut toujours mettre la faute sur l’autre.

À commencer par moi-même : la faute est à mes parents, la faute est aux colonisateurs, aux envahisseurs, aux mesquins religieux, aux horribles politiciens/mafieux/criminels de guerre sans scrupules, sans conscience, sans morale, éthique, humanité, respect, considération.

Pour les chrétiens, la faute est aux musulmans, aux Palestiniens, Syriens, Iraniens, Russes…

Pour les musulmans, la faute est aux chrétiens, aux Israéliens, Français, Saoudiens, Américains…

Quoique pas si simple, certains chrétiens soutiennent les Iraniens et certains musulmans soutiennent les Saoudiens…

C’est le bourbier libanais.

Le responsable est toujours l’autre.

Comme c’est commode ! On est les éternelles victimes d’un système pourri à la base, d’un confessionnalisme clanique féodal, d’un traditionalisme obsolète, d’une hérédité défectueuse, d’une stupide majorité bornée, aveuglée par ses marchands du Temple vendant leurs votes au plus offrant.

Ce n’est pas le pays du Cèdre ; rien n’est majestueux dans notre médiocrité victimisante. On s’en lave les mains, la saleté vient toujours d’ailleurs et nos blâmes rayonnent mais ne nous touchent pas, nous, notre personne irréprochable, limpide, immaculée. Notre aura de victime nous protège comme un rempart de fort médiéval, comme une bulle d’oxygène autour de notre station spatiale.

Intouchables.

Jusqu’à l’explosion.

L’explosion ultime.

Ignominie.

Le 4 août 2020, à 6h07, je me trouvais sur l’autoroute, face au Forum de Beyrouth, à moins de 2 km du port.

C’est ma tête qui a explosé, sa matière grise, ses cellules, neurones, amygdale et cortex, thalamus et hippocampe, hormones, le tout en millions de particules qui ont été s’éparpiller de par cette ville maintes fois martyre. Soumise aux pharaons, Perses, Grecs, Romains, croisés, Ottomans, Français, Israéliens, Syriens…

Une vision d’apocalypse.

Devant moi se déployait un champignon nucléaire ; le ciel entier s’est assombri. Comme je suis devenue minuscule face à ce géant sorti de notre lampe d’Aladin, façonnée par nos années de m’en-fichisme, d’absentéisme, de civisme démissionnaire, d’égocentrisme.

Notre lampe de Libanais, notre hangar n° 12.

Mes millions de particules cérébrales s’étendaient de par la ville meurtrie, détruite, recouvrant les corps rigides, blessés, amputés, ensanglantés. Mon corps, lui, après s’être immobilisé, se croyant mort, entame une fuite en avant, ou plutôt vers le haut, vers la montagne où mon fils était accompagné par une amie pour rejoindre ses grands-parents.

Tout d’un coup, l’instinct de conservation se met en place. Appels téléphoniques et conduite automatique, peur atroce au ventre. Et si c’était des bombardements aériens israéliens comme en 2006, et si une bombe atteignait la voiture de mon amie, la tuant ainsi que mon fils ?

La folie s’empare des restes de mon cerveau en lambeaux encore accrochés au crâne. Arrivée à la montagne où tout le monde avait senti un tremblement de terre, je m’effondre. Atterrée de ne pas revoir mon fils et mon amie, de l’immensité de la catastrophe qui avait englouti ma ville, mes proches, mes amis, ma maison. Sentiment de fin du monde.

Un an plus tard, quelques mots viennent à la rescousse de l’innommable. Un an de deuil pour pouvoir exprimer quelques maigres palabres incapables de décrire l’abomination.

Je suis encore bizarrement vivante. Mal partout. Je me sens la mère qui a perdu son bébé, sa mère, sa sœur, son père, son frère et son compagnon. Je suis la fille qui a perdu son œil, son bras, sa tête.

Je suis cette femme sans toit, hébétée dans son fauteuil, entourée de débris de glace dans son salon sans murs.

Je suis ce peuple violé et torturé. Cette ville annihilée.

Les particules de mon cerveau se mêlent à la poussière de la ville et au sang des assassinés. Je n’ai pas encore recollé les morceaux, asphyxiée par ma culpabilité.

Car je suis aussi la responsable de ce massacre. La profiteuse d’un système que je n’ai pu assez combattre.

Les responsables directs, eux, sans foi ni loi, festoient dans leurs yachts ou dans leurs bunkers d’ivoire d’où ils fomentent d’autres crimes astucieux. N’ont-ils pas toujours été impunis ? Encouragés même !

Les intérêts des uns et des autres, les impératifs de gains, l’envie de posséder ce minuscule pays à l’emplacement stratégique ont mené à son viol collectif à répétition.

Victime consentante ? Non !

Cette terre n’a pas demandé d’être spoliée.

Elle était majestueuse avec ses cimes, ses cèdres, ses fleuves et rivières, sa mer et son ciel.

L’humain qui l’a occupée n’a pas supporté sa nature parfaite, il a exploité sa terre fertile, son eau pure, l’a défigurée à coups de constructions sauvages, l’a étouffée.

Nous, citoyens libanais, sommes responsables.

À moins qu’il n’y ait un éveil généralisé, une prise de conscience par le peuple entier en vue de changer les fondations pourries du système par un vote responsable , ce petit bout de terre est voué à la disparition totale.

5 heures du matin, les moteurs se remettent en marche, Beyrouth s’éveille.

Ce sera la course aux dollars, au mazout, à l’eau, à la nourriture, à l’essence, aux médicaments. À la survie.

Au sens.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

4 heures du matin, Beyrouth s’endort.Le silence est absolu et l’obscurité totale.Les « moteurs » ont été éteints pour reprendre leur souffle, leurs vrombissements et crachats de fumée et de suie nous ont assourdis et pollués à longueur de journée et de nuit pour que fût la lumière.« Les Libanais s’adaptent à tout. » Pas d’électricité ? Que nenni, les plus nantis mettent en marche leurs « moteurs », les autres crèvent dans la chaleur torride de l’été, se déshydratent ou meurent, pour les plus faibles. Leurs machines à oxygène s’éteignent, leur fièvre monte et les médicaments manquant, ils s’éteignent dans une totale indifférence des politiciens véreux supposés être responsables de la sécurité et du bien-être des citoyens.Responsable, personne ne se sent.Ici,...
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