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Nos Lecteurs ont la Parole

Baalbeck 2021 : le besoin de s’inventer de nouvelles valeurs

J’ai aimé la diatribe d’une amie sur le Festival de Baalbeck 2021 et ses arguments exprimés à bon escient.

Mais personnellement, je suis d’accord avec Paul Valéry qu’un esprit fort contient, retient et maintient en bon état tout ce qu’il faut pour détruire ses opinions et systèmes. Il se tient prêt à attaquer ses « sentiments », à réfuter « ses raisons ».

Par suite, je me suis posé la question et j’ai essayé de répondre pour comprendre la chance donnée par le jury de Baalbeck, notamment Mme Nayla de Freige.

Je pense que ces groupes de musiciens et de chanteurs représentent la rupture avec les codes établis, la quête de l’identité, sans fioritures ni chichis, et leur besoin de rompre avec l’ancienne génération et ses codes se comprend parfaitement.

D’abord, notre génération et celle de nos parents incarnent les mauvais choix politiques, la guerre et la violence.

De même, l’idée de la grandeur léguée n’est pas toujours bien définie, ni bien vécue. Elle se confond parfois avec l’hypocrisie, la vanité, le luxe et les fausses apparences.

Qu’on le veuille ou pas, ces jeunes Libanais(es) ont l’identité qu’on a dû leur donner à notre insu en les sommant d’apprendre trois langues dès leur plus jeune âge, ce qui implique deux ou trois cultures différentes. De même, ils ont évolué ensemble dans la mixité religieuse, dans un esprit ouvert à l’universel et à l’hybridité.

Leur bonne foi leur enjoint de s’accrocher à ce mélange qui leur a ouvert des horizons illimités et leur a permis de se libérer de l’héritage de la guerre, de la rancune et du cloisonnement. Par suite, ils vont exprimer leur refus des valeurs anciennes. Le besoin de s’inventer de nouvelles valeurs va coïncider avec la rupture du cordon ombilical avec le patrimoine musical, d’une part, et leur capacité de se réconcilier avec leur identité métissée et le monde, d’autre part. Ainsi, dans leur musique, nous voyons se développer des genres hybrides qui se fécondent pour donner quelque chose de nouveau. J’entends Baudelaire dire : « Le beau est toujours bizarre. » Ou : « Plongez au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau. »

Par ailleurs, le Liban d’aujourd’hui est corrompu jusqu’à la moelle, c’est un vieillard sénile de cent ans qui a rendu l’âme. Pour ces jeunes, il ne s’agit pas de dormir sur les lauriers d’un passé à la grandeur ambiguë, mais d’inventer un présent et un avenir à leur image. Ils procèdent à une déconstruction au niveau de la forme et du contenu pour exprimer leur désarroi, leur refus et leur révolte, ainsi que pour construire de nouvelles valeurs adaptées à leur époque et authentiques.

Un mouvement décadent ?

Une forme de désintégration qui n’est pas sans rappeler la dissolution du langage dans le théâtre de l’absurde, après la Seconde Guerre mondiale qui a choqué le public !

Un éclatement des genres et des anticlichés comme dans le nouveau roman !

Dans tous les cas, soyons à l’écoute de leur questionnement et laissons passer ce souffle nouveau. Espérons que cet art, qui prend le contrepied de ce qui a été apprécié et consacré longtemps, sera porteur d’une véritable quête de l’identité à défaut de chefs-d’œuvre musicaux.

Carol ZIADÉ AJAMI

Romancière

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


J’ai aimé la diatribe d’une amie sur le Festival de Baalbeck 2021 et ses arguments exprimés à bon escient.Mais personnellement, je suis d’accord avec Paul Valéry qu’un esprit fort contient, retient et maintient en bon état tout ce qu’il faut pour détruire ses opinions et systèmes. Il se tient prêt à attaquer ses « sentiments », à réfuter « ses...

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