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Société - Santé

À Bourj Brajné, le marché du médicament générique syrien explose

Dans certaines officines, illégales, seraient également proposés des génériques iraniens et des produits indiens ou pakistanais, alors qu’une grande partie du stock de médicaments disponibles chez les importateurs pourrait être épuisée avant la fin du mois.

À Bourj Brajné, le marché du médicament générique syrien explose

Face à la pénurie des médicaments en ville, nombreux sont ceux qui recourent au marché parallèle du générique syrien. Photo João Sousa

Pour Luc, 75 ans, cliniquement hypertendu depuis des années, se procurer les médicaments dont il a besoin alors qu’au Liban le secteur pharmaceutique est touché de plein fouet par la crise économique relève désormais du parcours du combattant. Alors, quand il a entendu parler d’un marché parallèle du médicament de plus en plus florissant, il a décidé de tenter sa chance dans le camp palestinien de Bourj Brajné, qui échappe depuis des décennies au contrôle de l’État. C’est là qu’il a découvert l’existence de produits génériques syriens dont la qualité reste, cependant, à prouver.

« Nous n’avons pas ce que vous cherchez, mais son équivalent syrien », lui répond-on au moins une dizaine de fois lors de sa tournée des nombreuses pharmacies de ce camp de la banlieue sud de Beyrouth. « Le pharmacien m’a assuré que la composition du générique était identique à celle de l’original (…) Je vais donc d’abord consulter mon médecin traitant et voir si le fabricant est digne de confiance. Mon médicament est un des plus difficiles à trouver, donc si l’original reste introuvable et que je ressens des poussées de tension, je vais certainement prendre le syrien. Mais ce sera uniquement en dernier recours, car j’ignore dans quelles conditions il est fabriqué en Syrie », explique-t-il devant une pharmacie située dans une des allées étroites du camp. Luc, qui a suffisamment de comprimés pour tenir encore un mois et demi, n’achète finalement qu’une seule boîte du générique syrien. « Pour le cas où... »

À l’intérieur du camp de Bourj Brajné, où la vie quotidienne est régulée par les factions palestiniennes, les pharmacies ont fleuri à chaque coin de rue. À l’instar des autres commerces, elles ne disposent pas de permis de travail, mais leurs étagères sont couvertes de médicaments de fabrication syrienne, alors qu’ailleurs à travers le Liban, les pharmaciens n’obtiennent plus les produits qu’au compte-gouttes.

Le pays connaît, depuis des semaines maintenant, une pénurie de médicaments. C’est dans ce contexte que les autorités libanaises ont annoncé, jeudi, qu’elles se préparaient à réduire les subventions sur les médicaments à travers un mécanisme de rationalisation fixé par le ministère de la Santé, conformément au plan soumis par le Premier ministre sortant Hassane Diab au Parlement, dans un contexte de grave crise économique et financière. La Banque du Liban subventionne, depuis le début de la crise économique et financière, les importations de médicaments et d’équipements médicaux au taux officiel de 1 507 L.L. pour un dollar, tandis que le billet vert se vend autour de 17 000 LL sur le marché parallèle.

Dans certaines pharmacies de Bourj Brajné, même quelques marques connues de lait en poudre pour bébé, une autre denrée devenue rare, sont vendues aux côtés d’une marque syrienne de céréales solubles pour enfants.


Une des entrées du camp palestinen de Bourj Brajné, dans la banlieue sud de Beyrouth. Photo Zeina Antonios


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Dans une autre pharmacie dont l’entrée est cachée par une toile de fils électriques et une série d’affiches partisanes, Luc tombe sur un pharmacien, Mohammad, qui lui promet de lui assurer directement de Syrie tous les médicaments dont il pourrait avoir besoin. Puis il lui tend un petit bout de papier sur lequel est inscrit un numéro... suédois. C’est le numéro qu’il doit appeler pour passer commande, lui dit Mohammad. « Nous pouvons tout avoir en principe, mais certains médicaments manquent même en Syrie », précise-t-il. Dans un autre établissement, où l’on propose également des tests PCR en collaboration avec un laboratoire de la région ainsi que des services de circoncision, des plaquettes de différents médicaments produits par de grands laboratoires sont vendues à l’unité, jusqu’à six fois plus cher que le prix officiel. Même des comprimés à base de paracétamol, en rupture de stock à Beyrouth, sont vendus dans le camp, mais quatre à cinq fois plus cher.

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À l’instar de Luc, Rami, un étudiant de 22 ans qui souffre d’une forme sévère d’acné, est également tenté de se rabattre sur un générique syrien. « Le dermatologue m’a prescrit de l’isotrétinoïne. Cette molécule étant désormais introuvable au Liban, il m’a suggéré de demander à quelqu’un de me l’acheter en Europe. Cependant, la boîte coûte maintenant 400 000 livres, et comme je vais en avoir besoin de douze, il m’a conseillé le générique syrien, voire l’iranien, qui serait vendu dans certaines pharmacies de la banlieue sud de Beyrouth. C’est beaucoup moins cher, plus facile à trouver et assez efficace selon mon médecin (…) J’irai donc acheter le syrien », confie Rami à L’Orient-Le Jour.

« Des marques dont je n’ai jamais entendu parler »

Des membres du Collectif des propriétaires de pharmacie, un regroupement de professionnels de Beyrouth, avaient sonné l’alerte, la semaine dernière, sur les dangers que représente l’existence d’un marché parallèle échappant à tout contrôle officiel. « Certains de mes clients se présentaient avec des boîtes de médicaments vides et voulaient acheter les mêmes, sauf qu’il s’agissait de marques dont je n’avais jamais entendu parler. C’est alors que j’ai appris qu’ils avaient acheté des génériques syriens dans les camps, où prospère un marché parallèle très actif, à Bourj Brajné mais aussi à Sabra », confie sous le couvert de l’anonymat un pharmacien de la banlieue sud de Beyrouth membre du collectif. « Certains ne sont même pas pharmaciens et aucun n’a de permis pour ouvrir une pharmacie. Ils distribuent des médicaments génériques sans trop savoir ce qu’ils font et il leur arrive de donner des médicaments inappropriés au cas du patient », soupire-t-il. « Le problème est que nous ignorons tout de la composition de ces médicaments et de leurs conditions de stockage. Or, mal stockés, ils peuvent devenir inefficaces, voire dangereux, pour la santé. Certains clients m’ont confié en avoir acheté dans des rues dans la banlieue sud de Beyrouth où des vendeurs prennent place devant les mosquées des quartiers populaires pour proposer des médicaments indiens ou pakistanais », ajoute-t-il.

Ce spécialiste dénonce, par ailleurs, l’existence de groupes qui écument les pharmacies de Beyrouth et de Choueifate, au sud-est de la ville, pour acheter par exemple du paracétamol et le revendre plus cher dans les camps. « Ils l’achètent à 6 000 livres et le revendent à 25 000 ou 30 000 livres. Depuis, nous demandons des prescriptions, même pour le paracétamol. Mais certains font de fausses ordonnances, notamment lorsqu’il s’agit de calmants. Un de ces médicaments vendu à 25 000 livres et contenant dix plaquettes est revendu à 15 000 LL la plaquette dans les camps », assure-t-il.

Pharmacien et candidat à la présidence de l’ordre des pharmaciens, Joe Salloum met, lui aussi, en garde contre ces médicaments génériques dont on ignore tout. « Certains d’entre eux doivent être gardés à l’abri du soleil ou de l’humidité, d’autres doivent être gardés au réfrigérateur en permanence. Nous ne savons pas si ces normes sont respectées et il n’y a aucun contrôle dans les camps », avertit M. Salloum dans une déclaration à L’OLJ. « Il n’y a plus de médicaments dans le pays, et ceux qui sont subventionnés avec notre argent sont revendus à l’étranger en dollars », dénonce-t-il également.

Importations au point mort

Le président de la commission parlementaire de la Santé, Assem Araji, reconnaît pour sa part que les médicaments génériques syriens « ne sont pas officiellement autorisés au Liban ». « Le problème est que nous ne connaissons pas leur composition, il faudrait les faire analyser en laboratoire. Par ailleurs, les pharmacies qui les proposent ne sont pas légales », explique le député, lui-même médecin, en appelant les services de sécurité, le ministre sortant de la Santé et l’inspection pharmaceutique à remédier à cette situation.

Mais si ce marché parallèle prend de plus en plus de l’ampleur, c’est bien parce que les importations sont entièrement à l’arrêt à cause des procédures mises en place par la Banque du Liban, selon le président du syndicat des importateurs de médicaments, Karim Gebara. « Les importations de médicaments sont au point mort et nous vivons des stocks qui existent déjà au Liban. Nous avons officiellement informé les responsables du secteur de la santé que la majorité des médicaments seront en rupture de stock d’ici à la fin du mois, à moins que nous fassions quelque chose rapidement », souligne-t-il.

Quant au marché parallèle du générique syrien, M. Gebara indique qu’il n’a pas d’informations sur le sujet, tout en ne se déclarant pas étonné du phénomène, étant donné l’ampleur de la pénurie. « Lorsqu’il n’y a plus de médicaments importés via les canaux officiels, cela va donner forcément lieu à l’introduction de produits contrefaits ou acheminés sans respect des normes, à cette différence près que cela a une conséquence directe sur la vie des malades. » Et d’avertir que « la situation pourrait devenir catastrophique si, d’ici à une semaine, la Banque du Liban ne nous permet pas d’effectuer les paiements dus aux fournisseurs à l’étranger afin de pouvoir passer de nouvelles commandes », poursuit-il, avant de préciser que le Liban leur doit 600 millions de dollars.

Encourager la production locale

Contacté par L’OLJ, l’ancien ministre de la Santé Ghassan Hasbani affirme être au courant de l’existence de très grandes quantités de médicaments génériques syriens dans les camps palestiniens. « Si ces médicaments se trouvent dans un ou deux camps, cela veut dire qu’ils vont rapidement se retrouver dans d’autres », estime-t-il en révélant que certaines pharmacies en dehors des camps se procurent également des génériques syriens. « Nous ne disposons malheureusement pas de suffisamment d’informations sur la contrebande, mais les frontières avec la Syrie sont poreuses », rappelle-t-il en pointant du doigt « l’absence d’inspection pharmaceutique dans les camps, et de coopération entre le ministère de la Santé et l’ordre des pharmaciens, dont le rôle se limite à certaines régions du pays ».

Pour tenter d’endiguer ce marché parallèle aux conséquences sanitaires inconnues pour l’heure, l’ancien ministre appelle « à encourager la production pharmaceutique locale et à limiter les subventions à certains médicaments en particulier dont la provenance serait digne de confiance, à condition d’acheter le produit le moins cher ». Pour le reste des médicaments importés, il affirme soutenir la levée des subventions, « les prix de ces produits devant être déterminés chaque semaine ou toutes les deux semaines en fonction du taux de change ». Jeudi, les autorités libanaises ont indiqué que le plan qu’elles préparent pour rationaliser les subventions sur les médicaments vise notamment à pouvoir continuer à soutenir ceux d’entre eux qui sont destinés à soigner les maladies chroniques.


Pour Luc, 75 ans, cliniquement hypertendu depuis des années, se procurer les médicaments dont il a besoin alors qu’au Liban le secteur pharmaceutique est touché de plein fouet par la crise économique relève désormais du parcours du combattant. Alors, quand il a entendu parler d’un marché parallèle du médicament de plus en plus florissant, il a décidé de tenter sa chance dans le...

commentaires (5)

BRAVO ! pour le reportage, bien mené Merci. Il n’y a pas si longtemps on a eu droit à un scandale presque similaire, concernant le frère d’un ministre de la santé du Hezb qui a imité la signature du ministre pour l’importation et l’autorisation de vente de médicaments frelatés. Ils ont arrêté quelques quidams pendant un laps de temps, puis plus rien ! on n’a jamais eu de suite contre personne, l’affaire était dans le sac et subitement les sacs ont disparu Mdr.*** En France, Sous l'Ancien régime, les documents échangés entre les parties, étaient placés dans des sacs de toile. Ces sacs étaient suspendus pour être rangés, d'où l'expression « affaire pendante ». Lorsque l'affaire était prête, on disait « l'affaire est dans le sac ». Pour produire les documents au juge, l'avocat « vidait son sac ».*** d’où l’expression l’affaire est dans le sac. Des sacs similaires sont légion au Pays du Cèdre depuis que L’Iran a mis le pied au Liban par l’intermédiaire du Hezb, on ne compte plus le nombre de sacs ainsi perdus ou évaporés. Comment s’étonner de la vente de médicaments venus en fraude de Syrie, par des palestiniens qui n’ont pas habilité ni diplôme pour les écouler ? que fait l’Etat ? Que font Aoun et son gendre, Mr Bassil touche à tout mais ne fait jamais rien ! la question est posée, la réponse ne viendra jamais !

Le Point du Jour.

16 h 13, le 03 juillet 2021

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Commentaires (5)

  • BRAVO ! pour le reportage, bien mené Merci. Il n’y a pas si longtemps on a eu droit à un scandale presque similaire, concernant le frère d’un ministre de la santé du Hezb qui a imité la signature du ministre pour l’importation et l’autorisation de vente de médicaments frelatés. Ils ont arrêté quelques quidams pendant un laps de temps, puis plus rien ! on n’a jamais eu de suite contre personne, l’affaire était dans le sac et subitement les sacs ont disparu Mdr.*** En France, Sous l'Ancien régime, les documents échangés entre les parties, étaient placés dans des sacs de toile. Ces sacs étaient suspendus pour être rangés, d'où l'expression « affaire pendante ». Lorsque l'affaire était prête, on disait « l'affaire est dans le sac ». Pour produire les documents au juge, l'avocat « vidait son sac ».*** d’où l’expression l’affaire est dans le sac. Des sacs similaires sont légion au Pays du Cèdre depuis que L’Iran a mis le pied au Liban par l’intermédiaire du Hezb, on ne compte plus le nombre de sacs ainsi perdus ou évaporés. Comment s’étonner de la vente de médicaments venus en fraude de Syrie, par des palestiniens qui n’ont pas habilité ni diplôme pour les écouler ? que fait l’Etat ? Que font Aoun et son gendre, Mr Bassil touche à tout mais ne fait jamais rien ! la question est posée, la réponse ne viendra jamais !

    Le Point du Jour.

    16 h 13, le 03 juillet 2021

  • Pauvre Liban

    Afaf Lochon

    16 h 06, le 03 juillet 2021

  • Il ne manquait plus que de s’empoisonner avec des médicaments syriens …! Déjà qu’ils nous distillent leur poison à tout vent, et dans tous les domaines …

    LeRougeEtLeNoir

    15 h 54, le 03 juillet 2021

  • Ne vaut-il-pas mieux essayer un médicament "douteux" plutôt qu'être sûr de crever parce que le gouvernement nous empêche d'accéder à nos médicaments habituels?

    Politiquement incorrect(e)

    12 h 16, le 03 juillet 2021

  • Eh bien quoi? La république islamique au Liban (pas "du" Liban) est en train de se mettre en place. Où est le problème? On en a été prévenu et on n’a rien fait alors on n’a rien à dire…

    Gros Gnon

    11 h 01, le 03 juillet 2021

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