Critiques littéraires

Une tasse de café avec Teresa Cremisi

Une tasse de café avec Teresa Cremisi

D.R.

Surnommée « Premier ministre » par Philippe Sollers, Teresa Cremisi a été une figure majeure du monde littéraire français. C’est en 1989 qu’Antoine Gallimard l’appelle à ses côtés pour devenir directrice éditoriale de Gallimard. Elle s’occupe des collections principales et des grands auteurs, y fait venir de nouvelles plumes, obtient de nombreux prix prestigieux. En 2005, elle est nommée à la tête de Flammarion où elle développe le secteur littéraire et le format de poche. Des auteurs à succès rejoignent la maison. En 2013, elle devient également l’une des dirigeantes de la holding Madrigall. En 2015, après plus de 25 ans d'aventure éditoriale en France, Teresa Cremisi quitte ses fonctions pour se consacrer à d'autres passions. Elle a présidé la commission d'avance sur recettes du Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC). Elle siège au conseil d'administration du musée d'Orsay et de la BNF et depuis 2018, elle est l'auteure d'une chronique hebdomadaire au Journal du Dimanche, intitulée « Ma tasse de café », ce qui lui a fourni la matière de ses Chroniques du désordre qui viennent de paraître en « Folio » poche, choix inhabituel pour un inédit. Elle y attrape l’air du temps avec un mélange de gravité et de légèreté amusée ; elle y pratique une « tentative de raconter le monde par éclats furtifs, sans l’enserrer dans une cage et sans donner de morale ou d’explication » qui s’apparente à l’art de la nouvelle dont elle fait l’éloge dans l’une de ses chroniques. Mais elle avait déjà publié La Triomphante qui a obtenu le prix Méditerranée en 2016. Conversation à bâtons rompus avec une grande dame qui, elle aussi, appartient à l’Orient et à l’Occident et réussit « l’impossible équilibre » entre les deux.

Ce livre qui paraît aujourd’hui n’est pas le premier que vous publiez.

Non, en effet. J’ai vécu onze ans en Égypte et j’ai écrit un livre inspiré de l’Alexandrie que j’ai connue. J’ai vieilli ma narratrice parce que ce que j’avais envie de restituer, c’était les souvenirs de ma mère et de mon père plutôt que les miens. Ce sont eux qui ont vu leur monde s’effondrer. Quand nous avons été obligés de partir, c’est en Italie que nous nous sommes installés en raison du travail de mon père. Personne ne s’est préoccupé de mes origines et moi non plus. Je n’ai eu l’impression que ça comptait que plus tard dans ma vie et l’envie d’écrire autour de mes parents est venue tardivement elle aussi. Quand je suis arrivée en France à quarante ans, j’ai vécu un nouveau changement de langue, un retour vers le français, et j’ai pris conscience de l’importance de ces rapports aux langues dans nos histoires de vie. Puis l’envie d’écrire m’est venue.

Vous n’aviez pas ressenti ce besoin avant ?

Je crois que j’avais honte d’écrire. J’ai accompagné les plus grands écrivains et la littérature était toute ma vie. Je savais que j’étais une bonne éditrice, mais pas un écrivain. Je me disais qu’ajouter un livre à tous ceux qui existaient déjà était chose inutile. Puis je me suis lancée ; le livre a trouvé ses lecteurs, a reçu un bon accueil et a même été récompensé par un prix. Quant à ce deuxième livre, il est en lien avec ma passion du journalisme que j’avais pratiqué dans La Repubblica dans ma jeunesse et qui m’est revenue avec force. On m’a proposé une chronique, un rendez-vous régulier. J’ai accepté en proposant d’écrire tous les quinze jours, à quoi on m’a répondu que non, il fallait que le rendez-vous soit hebdomadaire. J’ai l’habitude de dire oui aux aventures et c’est ce que j’ai fait. L’exercice était contraignant, mais au fil du temps, il l’est devenu de moins en moins. C’est comme pour mon premier livre, je ne l’aurais pas écrit si je n’étais pas harcelée par un éditeur. Il m’avait obligée à lui donner des pages tous les vendredis. C’était une souffrance au début, puis la chose est devenue de moins en moins difficile au fil du temps.

Vous avez exercé votre métier d’éditrice pendant une cinquantaine d’années. Avec le recul, quel regard portez-vous sur le monde de l’édition ?

C’est un domaine extrêmement stable. Il y a eu une révolution technologique, certes, mais le livre numérique ne pèse que 5 à 10% du marché. Ce qui est important c’est que l’on compose beaucoup plus vite et que l’impression numérique a fait baisser les prix. Mais pour l’essentiel, les éditeurs travaillent de la même façon ; la fabrication et la distribution ont changé, mais pas le cœur du métier. Je conçois ce travail comme nécessitant deux types de qualités : la sensibilité au texte et l’amour de la littérature d’une part, des compétences de gestion d’autre part, mais celles-ci relèvent souvent du simple bon sens. L’édition est l’enfant illégitime du commerce et de l’art. Et chaque livre est un prototype.

Et pour ce qui est de la France ? Y a-t-il des spécificités françaises ?

Les dieux ont béni les éditeurs en France et le métier y est beaucoup plus facile que dans d’autres pays. Cela pour au moins deux raisons : l’existence d’un bon réseau de librairies ; et le fait que les Français lisent. Si l’on regarde le livre de poche par exemple, il s’en vend 150 millions par an, ce qui est un chiffre exceptionnel. Le poche, ce n’est pas un livre qu’on offre, on l’achète pour le lire. Donc le chiffre est d’autant plus significatif. Les adolescents eux-mêmes n’ont jamais autant lu.

Quid de la tendance à la concentration autour de grosses structures ? Est-ce quelque chose qu’il faut craindre ?

La concentration a toujours existé ; le phénomène a commencé dans les années 90 et a eu pour conséquence d’absorber ou de détruire les petits éditeurs. Mais le système se régénère et ça recommence, c’est comme les coraux. L’univers éditorial est ainsi en recomposition permanente, il se désagrège et se recompose. Donc il y a de grands éditeurs prestigieux, des groupements de maisons qui peuvent éclater, comme les étoiles qui forment des constellations puis se séparent à nouveau, et de petites structures artisanales.

Êtes-vous optimiste pour l’avenir ou voyez-vous des raisons d’être inquiète ?

Je suis fondamentalement optimiste. La littérature est indispensable au monde. Et le roman occidental n’a pas dit son dernier mot. On aura toujours besoin de livres et ils ne coûtent pas trop cher, donc tout va bien !

Vous savez, on gagne peu d’argent dans l’édition, les marges sont très petites. L’ensemble du marché de l’édition en France vaut trois milliards et demi, ce qui ne représente même pas en valeur une ligne d’automobiles. Mais c’est une force. Comme on ne remue pas beaucoup de finances, si on se plante, au pire le livre ne se vendra pas, mais on ne perd pas des sommes faramineuses…

Lorsque vous vous retournez sur votre carrière, de quoi êtes-vous le plus fière ?

D’avoir répondu positivement à la proposition de Gallimard et d’avoir réussi ce pari. Lorsque cette proposition m’a été faite, j’avais 42 ans, des jumeaux de 13 ans, un boulot formidable en Italie où j’étais une star –alors qu’en France j’étais une parfaite inconnue. Quel besoin avais-je de partir ? C’était une folie, mais c’est ce dont je suis le plus fière. Sortir de mon confort, prendre tous les risques puisqu’en cas d’échec, je ne pouvais pas revenir en arrière.

Vous avez, pour votre second livre, fait le choix audacieux de le sortir directement en poche. Pourquoi cela ?

Il est vrai que c’est un choix original de publier un inédit en poche. Je l’ai fait pour deux raisons : les chroniques étaient déjà parues dans un journal, donc je trouvais que ce choix se justifiait. Mais je l’ai fait aussi par modestie, ça procédait d’une certaine humilité. Cela étant, je suis contente que mes chroniques, qui avaient déjà trouvé leur lectorat dans la presse, soient réunies. J’en ai choisi une centaine et ce choix fait sens. Cela me donne du courage pour aller de l’avant. Je remets ma chronique les jeudis, ce qui me permet de passer un week-end agréable. Mais dès lundi ou mardi, je panique à nouveau, j’ai peur de ne pas avoir de sujet et c’est douloureux. Je n’ai pas d’actualité propre, c’est à moi de l’inventer. Et je constate que depuis trois ans, les sujets sont venus à moi. C’est quoi un « sujet pour moi » ? C’est un sujet inutile mais néanmoins captivant, du moins pour ceux qui aiment mon ton et vont me rechercher dans les pages. Je me dois aussi de varier les sujets, de trouver chaque fois une histoire à raconter.

Pourquoi avoir choisi de mettre l’accent sur la notion de désordre dans votre titre ?

Parce que le désordre, c’est créatif. Et c’est dans le désordre qu’on pourra distinguer une ligne directrice, un mouvement, une orientation. Moi, je ne les vois pas parce que j’ai le nez dessus, mais peut-être que plus tard, quelqu’un en tirera des enseignements. Par ailleurs, le désordre, c’est joyeux !

Peut-on voir dans la notion d’instantanés à laquelle vous vous référez dans votre avant-propos une métaphore photographique ?

Oui, absolument, c’est tout à fait ça. Il est très difficile de tenter un tableau d’ensemble de l’époque où nous vivons. Nous ne pouvons que manquer le sens global des événements que nous traversons. Nous pouvons en revanche tenter de les raconter par petits bouts, en veillant aux détails.

Une de vos chroniques porte un très beau titre, « Notre pays est nulle part », et évoque le Liban.

Le titre vient d’un poème d’Andrée Chédid, qui est une Libanaise d’Alexandrie et du Caire. C’était une grande poétesse. Je l’ai publiée et je l’ai connue vers la fin de sa vie, elle avait une sorte de fatalisme rigolard. Le titre que je lui emprunte est tiré d’un poème de jeunesse de son recueil Double pays. Elle disait que le Liban est une terre poétique et elle a porté en elle ce Liban-là. Le Liban était aussi un pays important pour mes parents. Dans les années 35-40, c’était le pays rêvé de leurs vacances qu’ils racontaient les yeux émerveillés, évoquant que l’on pouvait y skier le matin, y nager l’après-midi et y danser le soir même. Moi-même j’y suis allée trois fois, et si je n’ai pas retrouvé le Liban de mes parents, je m’y suis sentie chez moi. Il y a un lien amoureux qui a lié le Liban à la France et l’adoption de la langue française aux côtés de l’arabe y a symbolisé la vigueur. Si au Maghreb la langue s’est imposée par la colonisation, au Machreq, c’est différent, la langue française est arrivée par la culture, les écoles, les universités. Ce langage commun a donné des fruits littéraires uniques, Georges Schéhadé, Salah Stétié, Nadia Tuéni, Vénus Khoury-Ghata… Ils reflètent l’impossible équilibre auxquels sont contraints ceux qui, par leur naissance, appartiennent à l’Orient et à l’Occident.

Propos recueillis par Georgia Makhlouf

Chroniques du désordre de Teresa Cremisi, Gallimard, « Folio », 2021, 320 p.


Surnommée « Premier ministre » par Philippe Sollers, Teresa Cremisi a été une figure majeure du monde littéraire français. C’est en 1989 qu’Antoine Gallimard l’appelle à ses côtés pour devenir directrice éditoriale de Gallimard. Elle s’occupe des collections principales et des grands auteurs, y fait venir de nouvelles plumes, obtient de nombreux prix prestigieux. En 2005, elle...

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