Critiques littéraires Roman

Les mille pièces de la mémoire

Les mille pièces de la mémoire

D.R.

Confessions de Rabee Jaber, roman traduit de l’arabe par Simon Corthay, Gallimard, 2021, 156 p.

Saint Augustin est de ces philosophes qui ont le plus réfléchi sur la mémoire. Dans ses Confessions, il consacre de belles pages à ce « palais aux mille pièces sous lequel se déployait un réseau de galeries et de caveaux ». Et il explique aussi combien il est parfois difficile de moissonner certains souvenirs qui, après avoir été semés dans la mémoire, sont allés mûrir dans ses plus obscurs recoins. « Certains se ruent pêle-mêle et, alors que l’on souhaite en quérir un autre, ils bondissent au premier plan, avec l’air de dire : ‘c’est nous peut-être… ?’. De la main de mon cœur, je les chasse du visage de ma réminiscence, jusqu’à tant que sorte de la brume, le souvenir désiré, surgissant à mes yeux, du fond de sa cachette », écrit-il (Livre X, VIII, 12).

Ce « réseau de galeries et de caveaux », Maroun, le héros du roman de Rabee Jaber, cherche lui aussi à les explorer. Comme l’évêque d’Hippone, il est en quête de lointains souvenirs qui n’arrivent pas à percer sa conscience. S’ils y parvenaient, ils apporteraient peut-être la seule vérité qui lui importe : son identité.

Car son histoire est loin d’être banale : non seulement il est l’unique survivant d’une famille massacrée à un barrage de miliciens pendant la guerre civile libanaise mais il a été soigné, recueilli et adopté par le chef du commando de tueurs, un père de famille devenu fou de douleur après le kidnapping et l’assassinat de son très jeune fils au début du conflit. Maroun était le prénom du garçonnet martyr, dont le portrait, avec un crêpe noir dans l’angle de la photo, continue de hanter le salon familial. Ce même prénom est donné à l’enfant rescapé de la tuerie du barrage.

Même s’il ne sait rien du début de sa propre vie – il n’avait que quatre ans au moment de l’assassinat de sa famille – et si l’amour de ses parents-ravisseurs, est manifeste, Maroun sent bien que le monde tourne bizarrement autour de lui. Son frère aîné et ses sœurs le regardent parfois étrangement comme s’il n’occupait pas la bonne place. Et puis, il rêve parfois à d’autres mondes que le sien : « J’étais confus, et je ne savais pas pourquoi j’étais en proie à cette confusion : je ne comprenais pas pourquoi j’accordais tant d’importance à des rêves, qui plus est incompréhensibles ! »

Parfois, certains détails de sa vie d’avant le carnage sortent de leurs cachettes : « Le fourneau à bois, les fourneaux, on ne les trouve pas sur la côte, n’est-ce pas ? Ils sont prévus pour les grands froids, pour la montagne. Je revoyais le four, la poignée en fer forgé (…) Mon père. J’entendais sa voix. Je sentais l’odeur de tabac et de sueur. Son odeur. Je voyais les écorces de citron qui roussissaient sur le poêle et embaumaient la pièce. Je l’entendais dire : “Ne laissez pas la porte ouverte.” À qui s’adressait-il ? »

Le passé a toujours le chic pour se planquer dans les habits du présent. Et empêcher un petit garçon tragiquement disparu d’être totalement remplacé par un autre du même âge, rescapé d’une autre tragédie, quand bien la ressemblance entre les deux enfants est étonnamment frappante. Car, un n’égale jamais un lorsqu’il s’agit du vivant parce qu’il ne s’agit pas d’une abstraction. Et l’affection, aussi sincère soit-elle d’une famille, ne suffit pas à empêcher la quête de l’identité.

Le court roman de Rabee Jaber, poignant, dense, tendu, un peu fouillis parfois mais comme le sont les paroles d’enfant, est aussi une traversée du conflit libanais à hauteur de la vie d’une famille d’Achrafieh demeurant près de la ligne de démarcation. Une famille qui, peu à peu, va faire naufrage sous les coups de la guerre, bien sûr, mais aussi de la maladie et de l’exil de certains des siens.

Pas de hauts faits d’armes dans ces Confessions profondément mélancoliques, ni de récits de bataille et encore moins d’effets de manche. On ne parle ni de courage ni de lâcheté. Simplement le récit, dans des tonalités grises, de ce quotidien compliqué qu’exige la survie dans un Beyrouth crépusculaire, où les bombes tombent avec une belle régularité, où les snipers n’épargnent même pas les gosses, où l’on ne sait même plus quels sont les buts de guerre. Et, pourtant, on continue de s’y battre, année après année.

C’est ce que fait Félix, ravisseur et père de Maroun. Dès les premières lignes du roman, on est d’ailleurs fixé sur son compte : « Mon père enlevait les gens et les tuait. Mon frère dit que, pendant la guerre, il l’a vu se transformer, il dit qu’il l’a vu passer d’une personne qu’il connaissait à quelqu’un qu’il ne reconnaissait plus. » Cela ne l’empêche pas d’être, même si dégoûté des vivants il préfère les oiseaux, un père aimant, un mari totalement dévoué à sa femme malade. D’être incorruptible, aussi : il frappe violement avec sa canne son fils aîné, un combattant lui aussi, en le traitant de « fils de chien », pour le punir d’avoir rapporté à la maison le produit de quelques pillages.

George Orwell disait que nous sommes tous appelés à devenir bourreau si les circonstances l’exigent. Et le célèbre historien Arthur Schlesinger Jr écrivait qu’« un Hitler, un Staline dort dans chaque poitrine ». À travers le personnage de Félix, Rabee Jaber, dont le précédent roman, Les Druzes de Belgrade (Gallimard, 2015), a connu un beau succès international, semble être du même avis. Mais est-ce si vrai ? Beaucoup d’exemples ne témoignent-ils pas du contraire ? Mais cette question mérite toujours d’être posée.



Confessions de Rabee Jaber, roman traduit de l’arabe par Simon Corthay, Gallimard, 2021, 156 p.Saint Augustin est de ces philosophes qui ont le plus réfléchi sur la mémoire. Dans ses Confessions, il consacre de belles pages à ce « palais aux mille pièces sous lequel se déployait un réseau de galeries et de caveaux ». Et il explique aussi combien il est parfois difficile de...

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