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Nos lecteurs ont la parole

Rétrospective historique de la crise économique

Dans les médias populaires et les réseaux sociaux, les idées se bousculent à la pelle pour discuter des sujets brulants d’actualité : le contrôle des capitaux ; l’harmonisation des taux de change ; la répartition équitable des pertes entre les banques et le gouvernement ; le bail-in d’un système bancaire brinquebalant ; la réforme de la gouvernance politique ; l’éradication d’une corruption rampante ; la restructuration des institutions publiques; la réduction de la dette publique ; l’amélioration des infrastructures et de la compétitivité internationale du pays (pour ne citer que quelques thèmes récurrents).

Par contre, ce que fait défaut dans les débats c’est une lecture objective des facteurs historiques qui ont engendré ce cataclysme économique. Platon dit qu’apprendre c’est se souvenir, se remémorer. George Santayana déclare que ceux qui ne peuvent pas se souvenir du passé sont condamnés à le répéter. Alexis de Tocqueville postule que l’histoire est une galerie de tableaux où il y a peu d’originaux et beaucoup de copies. Il serait donc nécessaire de revoir lucidement les évènements majeurs qui se sont enchaînés successivement depuis la fin de la guerre civile libanaise pour clairement identifier les sources du mal et ne pas répéter les mêmes erreurs que par le passé.

Durant la période euphorique du début des années 1990, Rafic Hariri entame sa carrière politique et, en 1992, endosse le poste de président du Conseil des ministres. Son objectif est de faire renaître le Liban de ses cendres. Des discours messianiques résonnent alors dans le pays. Ils évoquent la renaissance d’un Liban prospère grâce à son économie libérale et à son peuple résilient. En 1993, Riad Salamé devient le gouverneur de la Banque du Liban (BDL) grâce au soutien musclé de Rafic Hariri.

Dans cette atmosphère d’exubérance et d’optimisme, les banques consentent à octroyer, directement ou indirectement, des prêts à l’État libanais. Le centre-ville de Beyrouth est reconstruit en préservant son apparence traditionnelle. Les capitaux affluent vers le pays pour gonfler des dépôts bancaires aux taux d’intérêt alléchants. Ayant des réserves en dollars suffisantes, la BDL décide d’indexer la livre libanaise au dollar afin de contrôler l’inflation et de stimuler les investissements.

Seule ombre au tableau : la présence de troupes syriennes et israéliennes sur le sol libanais. Malgré cela, l’économie est en bonne santé et le pays est en voie de prospérité.Durant les années 2000, les troupes israéliennes évacuent le Liban. Dans la foulée, le parti de Dieu fait une entrée fracassante sur la scène politique libanaise. Cette intrusion va changer la donne. Depuis lors, une série d’événements rocambolesques vont se succéder à la chaîne : l’assassinat spectaculaire de Rafic Hariri en 2005 ; le départ précipité des troupes syriennes en 2005 ; la fermeture du Parlement en 2005 et 2006 ; la guerre dévastatrice contre Israël en 2006 ; l’occupation du centre-ville de 2006 à 2008 ; l’opération milicienne en 2008; et la guerre civile syrienne en 2011. Mais c’est surtout le vide présidentiel de 2014 à 2016 qui ébranle de façon significative la confiance des marchés financiers.

En effet, le vide présidentiel de deux ans a laissé de grandes séquelles au pays. Les réserves en dollars de la BDL ont diminué subitement et dangereusement. Pour se ravitailler en dollars, la BDL entreprend un swap « livres libanaises contre dollars » avec les banques par le biais d’ingénieries financières. En 2016, Michel Aoun devient président de la République surtout grâce à l’obstination du parti de Dieu. Dans la foulée, Saad Hariri accède à la présidence du Conseil des ministres. Cependant, les reformes de gouvernance politique et institutionnelle – maintes fois promises – restent lettre morte. La corruption continue de ronger le pays au plus profond de lui-même. La tristement célèbre grille des salaires en 2017 est un exemple flagrant d’un clientélisme honteux, effrontément pratiqué par une insatiable oligarchie au pouvoir dans le seul et unique but de consolider des bénéfices électoraux.

En octobre 2019, les gens en ont ras le bol de la pourriture politique. Ils descendent dans les rues pour exprimer à tue-tête leurs frustrations. C’est ce soulèvement populaire d’une ampleur sans précédent qui pousse le gouvernement de Saad Hariri vers le chemin de la sortie. Au vu de cette situation chaotique, les banques paniquent et ferment frénétiquement leurs portes. D’ailleurs, les ravages de la pandémie du Covid-19 enclenchent le confinement obligatoire de la population. De surcroît, la contestation populaire s’essouffle pour deux raisons principales : (1) les manigances perfides de politiciens véreux pour saboter le mouvement de protestation ; (2) l’absence de vision commune au sein d’une contestation hétéroclite fortement divisée idéologiquement et politiquement.

En novembre 2019, après quelques tergiversations, les banques décident finalement de rouvrir leurs portes. Les déposants alors se précipitent éperdument vers les guichets pour retirer leurs épargnes au compte-gouttes, telle une meute de loups affamée se ruant sur Blanquette, la pauvre petite chèvre de Monsieur Séguin. Aucune banque au monde, aussi solvable soit-elle, ne peut survivre face à un raz-de-marée de cette envergure. C’est donc pour éviter un effondrement systémique du système financier que les banques décident, de façon tacite, de coordonner leurs opérations et de limiter les retraits de dollars en espèce.

En décembre 2019, Hassane Diab est nommé Premier ministre par le président de la République Michel Aoun à l’issue de consultations parlementaires. Il obtient la confiance des parlementaires proches des forces dites du 8 Mars, c’est-à-dire le parti de Dieu, le Courant patriotique libre, le mouvement Amal, ainsi que leurs alliés. En mars 2020, le Liban annonce le premier défaut de paiement de son histoire. Cet évènement majeur signifie que l’État libanais n’est plus en mesure d’honorer ses dettes. Cela aussi implique que le Liban n’est plus en mesure d’émettre de nouveaux eurobonds. En d’autres termes, l’État libanais ne peut plus emprunter de l’argent sur les marchés internationaux. C’est dans ce paysage délétère que la livre libanaise entame sa spirale descendante.

Cerise sur le gâteau, la capitale Beyrouth est secouée par une explosion apocalyptique le 4 août 2020 sans que l’on ne sache le qui, le comment et le pourquoi de cette tragédie. Dans la foulée de cet évènement funeste, Hassane Diab annonce la démission de son gouvernement. En octobre 2020, Saad Hariri est de nouveau désigné président du Conseil des ministres. Cependant, les dirigeants peinent à former une nouvelle équipe ministérielle pour cause de divergences inextricables sur le processus de la formation du nouveau gouvernement.

Aujourd’hui, le pays est en détresse absolue. Il a un besoin urgent de calmants et de palliatifs sous la forme d’un financement extérieur. Ce scénario, le Liban l’a vécu à plusieurs reprises auparavant, de Paris 1 à Paris 3 ainsi que CEDRE. Sauf que cette fois, l’ampleur de la catastrophe est bien plus grave que les crises précédentes. Par conséquent, le Fonds monétaire international (FMI) est aujourd’hui un passage obligé car le pays ne dispose pratiquement plus de leviers pour limiter les dégâts. Pendant ce temps, les responsables politiques continuent leurs débats stériles sur le sexe des anges et la population est honteusement laissée pour compte. Comme l’énonce Étienne Klein, « le facteur temps ne sonne jamais deux fois ».

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.

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