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Culture - 7e ART

« Sous le ciel d’Alice », il y a le Liban et toujours le Liban

Premier long-métrage de Chloé Mazlo, ce film raconte la guerre au pays du Cèdre à travers les membres d’une famille ordinaire. Il sera en salle dans toute la France dès le 30 juin. 

« Sous le ciel d’Alice », il y a le Liban et toujours le Liban

Alba Rohrwacher et Wajdi Mouawad, personnages principaux de « Sous le ciel d’Alice » pris entre deux feux dans la guerre du Liban. Photo Pascal Chantier

« Je ne suis pas une historienne et je n’ai pas vécu le conflit libanais, mais j’ai voulu faire un film qui parle de ce pays qui m’a toujours fascinée, et que je connaissais à travers les anecdotes de mes parents et grand-parents. » C’est par ces termes que la jeune cinéaste Chloé Mazlo explique son désir de réaliser Sous le ciel d’Alice.

Cinéaste franco-libanaise, née à Paris, Chloé Mazlo se spécialise, après des études d’arts graphiques aux Arts décoratifs de Strasbourg, dans la réalisation de films d’animation, au croisement de différentes techniques cinématographiques. Ses courts-métrages sont sélectionnés dans de nombreux festivals français et internationaux, diffusés à la télévision (France 2, Canal+) et primés à plusieurs reprises.

En 2015, son film Les Petits Cailloux remporte le césar du meilleur court-métrage d’animation. Et si son premier court-métrage, Deyrouth (2010), parlait déjà de la capitale libanaise, son premier long-métrage Sous le ciel d’Alice, sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes en 2020, interprété entre autres par Alba Rohrwacher et Wajdi Mouawad, raconte également les affres de la guerre vécue à Beyrouth.

Chloé Mazlo. Photo Maxime Chanet

La guerre ? Une absurdité.

Dans les années 50, la jeune Alice quitte la Suisse pour le Liban, contrée ensoleillée et exubérante. Là-bas, elle a un coup de foudre pour Joseph, un astrophysicien rêveur qui travaille avec son équipe pour envoyer le premier Libanais dans l’espace. Alice s’intègre fort bien dans cette petite famille qui grouille de vie, mais très vite, elle se trouve propulsée dans une autre dimension lorsque la guerre civile éclate et que la famille se disloque. « Le point de départ de mon film, confie Chloé Mazlo, est le personnage central d’Alice qui est inspiré de ma grand-mère suisse partie à Beyrouth en tant que nurse dans les années 50 et qui tomba complètement amoureuse du pays puis de mon grand-père. Par son choix de fuir son pays natal, par ses élans romantiques, mais aussi par la suite par son refus de comprendre le souhait de sa fille de quitter le Liban, elle m’apparaissait comme un personnage intrigant. Elle a vécu dix ans de guerre au Liban alors qu’elle avait les moyens de revenir en Suisse. Son départ, par la suite, a été sa grande souffrance, son échec. » Et de poursuivre : « C’est compliqué de parler de l’attachement à un pays parce que, vu de l’extérieur, ce n’est pas rationnel. Qui ne veut pas quitter un pays alors qu’il est en guerre ? Je ne pense pas que j’aurais pu appréhender de tels sentiments si nous n’en avions pas discuté ensemble, ma grand-mère et moi. Tout au long de l’écriture, elle est restée une référence car j’avais besoin que la base émotionnelle du récit soit réelle. »

Dans ce film, il ne s’agit pas donc de décrypter la guerre, mais seulement de faire réfléchir à son absurdité et de sonder le sentiment d’attachement à un pays – compréhensible ou pas – car, comme on le voit aujourd’hui, ces événements résonnent encore dans l’actualité. Comme les parents et les grands-parents de la réalisatrice ont habité le Liban jusqu’en 1976, celle-ci s’est inspirée de leurs anecdotes et de leurs petites histoires pour construire une trame dont la texture est profondément émotionnelle.

« Sous le ciel d’Alice », un film de Chloé Mazlo – avec Alba Rohrwacher (Alice), Wajdi Mouawad (Joseph), Isabelle Zighondi (Mona), Odette Makhlouf (Amal), Hany Tamba (Georges), Maria Tannoury (Mimi), Jade Breidi (Rima), Ziad Jallad (Sélim), Charbel Kamel (Walid) et Cécile Moubarak (Raymonde). Hélène Louvart DOP

Quand la famille s’effondre

« Depuis que je suis jeune et que je me suis orientée vers une carrière artistique, j’ai toujours aimé parler de la double culture, des racines. Quand j’ai voulu réaliser mon premier long-métrage, j’ai eu cette envie toute naturelle de parler du Liban », précise la réalisatrice. Et d’enchaîner : « Mon premier court-métrage parlait également du pays de mes parents. Dans Sous le ciel d’Alice, j’avais surtout envie d’évoquer la famille et sa dislocation en temps de guerre. Mes grands-parents m’ont toujours décrit le Liban d’avant-guerre comme un paradis où ils menaient la dolce vita. Dans leurs souvenirs, les voisins étaient des amis avec lesquels on sirotait du café à la cardamome, et chaque repas était un festin qu’on partageait en famille. Lorsque la guerre civile a débuté, leur monde s’est effondré, et ils ne sont jamais vraiment parvenus à oublier les senteurs du pays et ses effluves d’arômes désuets. J’ai donc grandi avec le récit de ce conflit. De plus, j’ai voulu surtout parler des destinées qui ont basculé d’un jour à l’autre dans l’inconnu. » « Je pense, dit-elle encore, qu’avec mon coscénariste Yacine Badday, nous avons réussi à trouver le ton juste et la bonne distance avec le récit. »

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Mêlant prises de vue réelles et animation en volume, Sous le ciel d’Alice est teinté à la fois de gravité et de légèreté. Colorée et fantaisiste au début, l’image s’assombrit et vire petit à petit vers la tragédie. « Je suis une personne assez calme, je n’aime pas beaucoup les mouvements de caméra. J’ai donc préféré un rythme plutôt lent aux images mouvementées et rapides, car finalement, dans une famille, il ne se passe pas toujours grand-chose. Je voulais que le spectateur ait l’impression d’être assis avec cette famille. Comme un observateur. De plus, je viens du graphisme et de l’animation de l’image fixe, et dans ma grande famille d’influences cinématographiques, je compte notamment Wes Anderson. »


Scène du film « Sous le ciel d’Alice », un film de Chloé Mazlo. Photo Pascal Chantier

Le Liban, cette belle carte postale

Si la grande partie du casting est libanaise, avec entre autres Wajdi Mouawad, Hani Tamba, Maria Tannoury, Odette Makhlouf, Isabelle Zighondi, Charbel Kamel et Darina el-Joundi, et si la musique est signée Bachar Mar Khalifé, le tournage a eu lieu hors du Liban. « C’était une question de financement, dit-elle. Nous avons été soutenus par la France, et comme nous avons tourné beaucoup en studio et que presque toute l’équipe était à Paris, il n’y avait aucun intérêt à se déplacer. C’est là que mon chef décorateur a joué un rôle primordial pour faire revivre les intérieurs des maisons des années 70. Il s’est d’abord inspiré des photos de famille que je lui ai montrées et, en 2019, nous avons été ensemble au Liban faire des repérages. »

« Les acteurs ont fini par enrichir mon scénario de petits détails authentiques, avoue la réalisatrice, et je leur ai fait entière confiance. Ils sont même allés jusqu’à improviser en arabe, car je tenais à ce que la langue maternelle se mêle au français, à ce qu’il y ait l’accent libanais, même si je ne comprenais pas grand-chose. J’ai même émaillé le récit d’histoires vraies, comme l’histoire de la fusée. D’ailleurs, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ont fait un documentaire là-dessus bien avant que je n’en parle. Ce détail montre comment le Liban, à cette époque, avait les mêmes rêves que les autres pays. Il en avait l’autorisation, mais on le lui a volée... »

Pour Chloé Mazlo, Sous le ciel d’Alice est une carte postale animée et vivante du Liban qu’elle connaissait. Présenté à la Semaine de la critique 2020 à Cannes, le film a voyagé depuis. Il était dernièrement à Cabourg, à Rome, en Turquie et dans une quinzaine de villes françaises, et le 30 juin, il sera dans toutes les salles en France. « Le film a été acheté par la société libanaise MC distribution, et je rêve, dit Chloé Mazlo, qu’il soit bientôt présenté au Liban. » Croisons les doigts...


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