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Pour une égalité des genres - Brésil

Au Brésil, la lutte contre la violence conjugale passe par les salons de beauté et les barbershops

Le programme Mãos Empenhadas Contra a Violência, créé en 2017 dans l'État du Mato Grosso do Sul, au Brésil, forme les salariées des salons de beauté pour identifier et aider les victimes de violences conjugales. 272 esthéticiennes ont été déjà formées, et l’initiative a été reprise dans six autres régions.

Au Brésil, la lutte contre la violence conjugale passe par les salons de beauté et les barbershops

Des esthéticiennes de Jacques Janine, un salon haut de gamme de São Paulo, en train d'être formées pour mettre fin à la violence domestique dans le cadre du projet Mãos Empenhadas Contra a Violência en 2019. Crédit : Julia Zaremba/Folhapress

Plus de 68 000 cas de violence domestique ont été signalés au Brésil en 2017. Et ce n’est que la partie visible de l'iceberg, car seuls 10 % des victimes de violence domestique dans le monde déclarent les faits à la police, selon l'ONU. Afin de lutter contre ces violences sexistes, la même année, une action sans précédent contre la violence sexiste a été lancée dans l'État brésilien du Mato Grosso do Sul, dans le centre-ouest du pays. Le programme Mãos Empenhadas Contra a Violência (Mains engagées contre la violence), du département de la justice de l'État, a commencé à former les professionnels des salons de beauté aussi bien pour identifier les signes d'abus chez leurs clientes, que pour encourager ces dernières à signaler le crime et demander de l'aide. A ce jour, cette initiative a permis de former 272 esthéticiennes dans la ville de Campo Grande et a été répliquée dans sept autres villes de six États différents du Brésil. Aujourd'hui, elle est aussi implémentée pour la première fois dans les barbershops, ou salons de coiffure pour les hommes.

"Il s’agit d’un autre type de conversation, cette fois-ci pour s’adresser aux hommes", explique la juge Jacqueline Machado, fondatrice du programme. Si dans les salons de beauté l'objectif est d'aider les victimes, dans les barbershops, il s'agit de prévenir la violence en s'adressant à ceux susceptibles de commettre des abus. Les deux premières formations pour les barbiers ont eu lieu au cours du second semestre de 2020 et en ligne, en raison de la pandémie de coronavirus. Pendant le confinement, les signalements de violence conjugale sur les réseaux sociaux ont augmenté de 431 %, selon le Forum brésilien sur la sécurité publique. Les féminicides, eux, ont augmenté de 2% au cours de la première moitié de 2020 par rapport à la même période en 2019.

Dans ce pays classé 5e en matière de féminicides à l’échelle mondiale, où environ 40 % des victimes meurent aux mains de leur conjoint ou d'un des membres de leur famille, "les hommes craignent souvent d'être accusés à tort d'abus", peut-on lire dans l'une des brochures du programme. Celle-ci est utilisée pour sensibiliser les barbiers au féminisme et au cycle des violences faites aux femmes. "Ils ne sont pas conscients que certains comportements sont considérés comme de la violence".

C'est pourquoi le programme Mãos Empenhadas Contra a Violência vise à former les barbiers sur les origines du sexisme et les impacts de celui-ci sur les hommes, tout autant qu’à les aider à déconstruire certaines idées reçues sur la législation contre les violences faites aux femmes, telle que la loi Maria da Penha. Celle-ci, promulguée en 2006, a établi des tribunaux spéciaux et des peines plus sévères pour les auteurs de violences conjugales. Elle a également contribué au lancement d’initiatives de prévention et d'aide dans les villes brésiliennes de plus de 60 000 habitants, dont la création de refuges pour les victimes. Les travailleurs des barbershops peuvent ensuite, à leur tour, apprendre tout cela à leurs clients.

Renan Silveira, barbier au salon de coiffure Campo Grande Barber Shop, a participé à la session de formation du programme destiné aux hommes. "On s’est dit que c’était très cool d'apporter ce type d'information au salon de coiffure, où il peut souvent y avoir une ambiance très ‘macho’”, explique-t-il.

Il estime que la formation a été plus facile pour ceux qui étaient déjà sensibilisés aux violences faites aux femmes : "Le contenu des leçons est excellent, mais je pense que c'est beaucoup plus facile pour ceux qui comprennent déjà un peu ce problème de société. Il serait intéressant d'avoir quelque chose de simple et direct qui pourrait être partagé sur les réseaux sociaux."

Pour que l’initiative fonctionne, il est précisément essentiel que toute le monde puisse comprendre les informations disponibles sur les violences domestiques, tant dans les salons de coiffure pour les hommes que dans les salons de beauté pour les femmes. "Le projet est axé sur l'éducation, car il y a encore des femmes qui pensent qu’elles commettront un crime si elles quittent leur agresseur; à savoir, l'abandon de domicile conjugal, qui n’est pas un crime", explique la juge Jacqueline Machado. "Dans le Mato Grosso do Sul, la grande majorité des victimes de féminicides commis en 2019 étaient des femmes qui ne s’étaient pas tournées vers la justice et n'avaient pas porté plainte ou bénéficié de mesures de protection. Nous devons faire entrer ces femmes dans le système".

Jusqu'à présent, dit-elle, les manucures et les coiffeuses qui participent à l'initiative ont aidé 63 femmes à signaler des cas de violence domestique à la police — un chiffre qui pourrait être bien plus élevé, car souvent les victimes ne font pas référence au programme lorsqu'elles portent plainte. Ensemble, les 50 salons de beauté partenaires peuvent potentiellement sensibiliser près de 22 000 clientes chaque mois.

"L'autre jour, l’une de nos clientes s'est mise à pleurer dans le salon. L'employée qui était avec elle n'a rien dit, elle lui a juste tendu le magazine [une brochure créée par le département de la justice du Mato Grosso do Sul dans laquelle on peut trouver des informations sur les violences conjugales et une liste de centres d’aide aux victimes]. Elle l'a pris", raconte Andreia Sousa, propriétaire d'un salon de beauté à Campo Grande. Ses dix employés ont suivi le programme, souligne-t-elle, qui leur a permis par la suite d’aider une collègue —qui avait commencé à travailler au salon après la formation— à sortir d'une relation abusive.

Depuis son lancement dans le Mato Grosso do Sul, le programme Mãos Empenhadas Contra a Violência a également été adopté par les départements de la Justice des États de São Paulo, Piauí, Pará, Rio Grande do Sul, Paraná et Rio de Janeiro. Sa version barbershop a également été mise en place à Pernambuco.

Mais le dispositif a ses limites, alerte l'avocate féministe brésilienne Isabela Del Monde. "C’est inquiétant que les autorités du gouvernement aient lancé ce projet pour aider des individus", dit-elle. Elle estime que de telles initiatives, même si chargées de bonnes intentions, ne peuvent remplacer des politiques publiques plus solides visant à améliorer la prise en charge des victimes et à réduire les taux de violences domestiques. "C'est beau de sauver la vie d'une femme, mais qu'en est-il des autres millions qui existent ?" s’interroge-t-elle. "On a besoin d'investissements publics pour améliorer l'ensemble du système. La réponse doit être structurelle".

Cet article est publié dans le cadre de “Towards Equality”, une opération de journalisme collaboratif rassemblant 15 médias d’information du monde entier mettant en lumière les défis et les solutions pour atteindre l’égalité des genres.


Plus de 68 000 cas de violence domestique ont été signalés au Brésil en 2017. Et ce n’est que la partie visible de l'iceberg, car seuls 10 % des victimes de violence domestique dans le monde déclarent les faits à la police, selon l'ONU. Afin de lutter contre ces violences sexistes, la même année, une action sans précédent contre la violence sexiste a été lancée dans l'État...
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