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Moyen-Orient - Gaza

Pourquoi Le Caire a changé de regard sur le Hamas

Les relations entre l’Égypte et le mouvement islamiste s’étaient tendues à la suite du renversement en 2013 de Mohammad Morsi.

Pourquoi Le Caire a changé de regard sur le Hamas

L’Égypte a brièvement ouvert le poste-frontière de Rafah avec la bande de Gaza lors de la dernière attaque israélienne contre l’enclave, permettant aux Palestiniens blessés de passer en Égypte et de recevoir des soins médicaux. Photo AFP

Ces derniers jours, les efforts diplomatiques de l’Égypte pour mettre un terme à la récente escalade de violence entre Israël et le Hamas ne sont pas passés inaperçus. Le Caire est parvenu le 21 mai dernier, avec l’aide de Washington, à obtenir un cessez-le-feu entre les deux parties, mettant fin à 11 jours de conflit ayant tué près de 250 Palestiniens selon les autorités à Gaza, et 12 Israéliens. Si l’Égypte semble avoir adopté un ton plus critique que par le passé face à Israël, Le Caire a surtout surpris par sa posture plus conciliante que d’habitude envers le mouvement islamiste au pouvoir dans la bande de Gaza. « Le soutien affiché au président égyptien Abdel Fattah al-Sissi à Gaza, comme en témoigne son portrait dans les rues de la ville, a été assez important. L’Égypte a notamment annoncé le versement de 500 millions de dollars pour reconstruire Gaza, initiative qu’elle n’avait pas entreprise en 2014 », observe Sarah Daoud, chercheuse au CERI de Sciences Po.

Lundi soir, le directeur des renseignements égyptiens Abbas Kamel s’est ainsi rendu à Gaza – pour la première fois depuis sa nomination en 2018 – afin d’y rencontrer le chef du Hamas Yehya Sinouar et discuter entre autres des plans de reconstruction de l’enclave soumise aux bombardements israéliens. Un changement de ton a surtout été constaté dans la presse officielle égyptienne. Les médias d’État ont ainsi qualifié le Hamas de mouvement de résistance à l’occupant israélien, alors que le mouvement islamiste était accusé lors des dernières guerres avec Israël de nuire à la sécurité nationale de l’Égypte et d’être affilié aux Frères musulmans. « La presse égyptienne a pour la première fois depuis des années qualifié la résistance palestinienne de “légitime”. Une posture inédite, alors que Le Caire était resté très silencieux au moment du déplacement de l’ambassade américaine à Jérusalem ou encore des accords de normalisation conclus entre l’État hébreu et plusieurs pays arabes », poursuit la spécialiste.

La bête noire du régime Sissi

Les relations entre l’Égypte et le Hamas, créé en 1989, ont connu de vives tensions à la suite du renversement en 2013 du président égyptien Mohammad Morsi, issu des Frères musulmans. Considéré comme « terroriste » en Égypte, la confrérie est la bête noire du régime de Sissi depuis son arrivée au pouvoir à la faveur d’un coup d’État militaire. Or le Hamas a été créé à l’initiative de plusieurs membres des Frères musulmans palestiniens et aurait même officiellement rejoint en octobre 2011 l’organisation internationale des Frères. « Les relations entre l’Égypte et le Hamas ont toujours évolué en fonction des changements successifs de régime au Caire, explique Sarah Daoud. Sous Moubarak, et en particulier dès la victoire législative du Hamas en 2006 précédant sa prise de pouvoir dans la bande de Gaza voisine de l’Égypte, les relations entre les deux parties étaient marquées par une forme de “paix froide”. Le Caire dialoguait avec le mouvement islamiste par nécessité. Cela dit, les relations étaient relativement cordiales et l’Égypte avait par exemple reconnu la victoire législative du Hamas. »

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Lors de l’arrivée au pouvoir de l’islamiste Mohammad Morsi en 2012, le régime égyptien opère un rapprochement important avec le Hamas, qui permet à ce dernier de sortir de son isolement international. Le renversement du président égyptien un an plus tard change largement la donne. M. Sissi réprime sans demi-mesure le mouvement frériste ainsi que le Hamas et ferme quasi systématiquement le poste-frontière de Rafah reliant le Sinaï au territoire palestinien. « Cela avait pour objectif de contraindre le Hamas à coopérer sur le plan de la sécurité dans le Sinaï », note Sarah Daoud.

Malgré la dégradation des relations entre Le Caire et le Hamas, celles-ci connaissent une embellie à partir de 2017. « Dès cette année, la politique étrangère égyptienne vis-à-vis du Hamas n’est plus dominée par des considérations idéologiques mais par ses propres intérêts nationaux et dans la région », explique Naël Shama, spécialiste de la politique étrangère égyptienne. Signe du rapprochement entre le régime égyptien et le mouvement islamiste, le chef du bureau politique du Hamas, installé au Qatar, Ismaël Haniyé s’est rendu au Caire en 2017 pour la première fois depuis sa nomination. Le Hamas avait auparavant multiplié les efforts pour se rapprocher de l’Égypte en prenant ses distances avec les Frères musulmans et en participant à la lutte contre les groupes terroristes dans le Sinaï, afin d’obtenir la levée du blocus qui pèse sur l’enclave depuis 2007. « Le Hamas s’est révélé être un acteur assez efficace pour prévenir l’infiltration de groupes terroristes vers l’Égypte, d’où le début de l’embellie, observe Sarah Daoud. Par ailleurs, s’il entretient des relations de filiation historique avec les Frères musulmans, le Hamas est devenu un parti et une organisation à part entière et s’inscrit avant tout dans la mouvance du nationalisme palestinien. De plus, les changements de conjoncture politique dans la région, en particulier la destitution de Morsi, ont eu un fort impact politique sur la posture pragmatique adoptée par le Hamas. »

Contexte régional

Le Caire aurait avant tout adouci le ton vis-à-vis du mouvement islamiste pour garantir et accroître son influence dans la région, comme en témoigne le rôle de médiateur joué par l’Égypte lors de la dernière escalade de violence entre le Hamas et Israël. « Le pays a vu une opportunité d’augmenter son influence, en partie parce qu’il n’était pas si satisfait des accords de paix signés entre un certain nombre de pays arabes et Israël, craignant qu’ils ne minent son rôle dans la région », explique Naël Shama, alors que l’Égypte est le premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël en 1979.

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Le dirigeant égyptien a ainsi ordonné le 20 mai dernier l’envoi de deux délégations de sécurité à Gaza et en Israël dans le but de renforcer le cessez-le-feu. Le gouvernement égyptien a également envoyé dans l’enclave palestinienne un convoi massif de 130 camions chargés de 2 500 tonnes de nourriture, de médicaments, de vêtements et autres denrées, et rouvert le poste-frontière de Rafah afin de permettre le passage de Palestiniens blessés vers les hôpitaux égyptiens. Sans compter les 500 millions de dollars alloués par Le Caire à la reconstruction de Gaza, instaurant une sorte de rivalité avec le Qatar, qui a également décidé par la suite de fournir un demi-milliard de dollars pour soutenir l’enclave palestinienne.

Mais la stratégie égyptienne est également d’empêcher le Hamas de tomber dans le giron iranien ou turco-qatari. Le mouvement islamiste dispose en effet de multiples alliances d’intérêt, même s’il entend rester indépendant vis-à-vis de celles-ci. Ces derniers mois cependant, l’Égypte a opéré un changement dans ses alliances au vu du contexte régional d’apaisement. Le pays a ainsi rétabli le 20 janvier dernier ses relations diplomatiques avec le Qatar, après une rupture de près de trois ans liée au soutien de Doha à l’organisation des Frères musulmans et à l’hébergement de plusieurs de ses membres. Le Caire a également amorcé un réchauffement diplomatique avec Ankara après une décennie de tensions géopolitiques entre les deux puissances en Méditerranée orientale. « Si l’Égypte a joué le rôle de leader lors du récent conflit entre Israël et le Hamas, la coordination avec le Qatar et les contacts avec la Turquie pour contenir la situation ne sont pas à négliger. Il est très intéressant de garder un œil sur ces alliances en évolution et d’explorer leur impact possible sur la dynamique régionale », poursuit Naël Shama.

Au-delà de l’échelle régionale, l’Égypte est également parvenue à séduire l’administration Biden en négociant un cessez-le-feu avec l’aide de Washington. Le président américain a ainsi appelé le 20 mai son homologue égyptien pour la première fois depuis son entrée à la Maison-Blanche, afin de discuter des modalités du règlement du conflit entre Israël et le Hamas. Abdel Fattah al-Sissi faisait jusqu’à présent l’objet de vives critiques de la part des démocrates en raison de la répression exercée par le régime égyptien contre les défenseurs des droits humains. Mais malgré le changement de ton égyptien envers le Hamas, les observateurs restent sceptiques quant à une évolution des relations dans le temps entre les deux parties. « Le Caire souhaite à long terme que le Hamas disparaisse du giron politique palestinien, ou du moins de la bande de Gaza voisine, et pousse ainsi pour que ce soit l’Autorité palestinienne qui se retrouve in fine en charge de l’enclave palestinienne », observe Sarah Daoud.


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