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Lifestyle - Un peu plus

Les ambivalences libanaises

Les ambivalences libanaises

Photo bigstock

Honnêtement, je ne sais pas comment nous allons pouvoir tenir. Comment allons-nous gérer ce magma d’incertitudes ? Face à ces sentiments contradictoires qui nous habitent. Jusqu’à quand allons-nous continuer à être ballottés par une situation qui nous pousse à nous entre-tuer ?

L’état dans lequel nous sommes est insupportable. Au-delà de l’effondrement économique du pays et de notre lutte quotidienne pour s’assurer un semblant de vie décente ; au-delà du marasme politique dans lequel nous sommes plongés par la classe au pouvoir qui se rit de nous depuis des années ; au-delà de l’absence d’avenir qui s’est imposée à nous, du chômage écrasant de la classe moyenne qui n’existe plus, de la pauvreté d’une grande partie de la population, nous sommes aujourd’hui confrontés à une ambiance de plus en plus toxique. Qu’elle soit interne ou externe. À l’intérieur de nous, s’affrontent des sentiments totalement contradictoires. La colère, l’impuissance, la volonté de se battre, celle d’abandonner, le désir de partir, celui de rester, l’envie de s’échapper de la ville. À chaque jour suffit sa peine et la nôtre est cruelle. Vivre à Beyrouth est déprimant. Les murs sont tristes, les gens sont tristes et l’atmosphère étouffante, même aux terrasses des cafés et des bars qui ont rouvert leurs portes. Et rester enfermé(e)s est devenu une des options les plus courantes. Chaque matin, nous nous demandons à quel moment l’électricité se coupera, si les prix ont encore augmenté, si tel médicament sera en rupture de stock, si la guerre avec Israël va reprendre. Nous sommes heureux pour ceux qui partent et tristes pour nous qui dealons avec ces départs récurrents et ce vide douloureux que nous laissent ceux qui ont choisi un ailleurs plus doux, plus digne.

D’incertitudes en incertitudes, nous sommes totalement perdus, en proie à des angoisses, des crises de panique, de lourds moments de déprime. Et le résultat de cette condition nous a rendus agressifs. Terriblement agressifs. La plupart d’entre nous sommes devenus intolérants, nerveux et remplis de haine. Chaque contrariété, chaque débat, chaque événement est sujet à disputes qui montent à la vitesse de l’éclair. Et la violence des mots est incontrôlable. On s’engueule en permanence et beaucoup crachent leur venin sur les réseaux sociaux à propos de n’importe quel sujet : une levée de fonds, le vaccin, les alliances politiques, les soi-disant dissensions au sein de l’opposition, la différence d’opinions, et bien évidemment la Palestine. Le massacre des Gazaouis déchaîne les passions et les arguments du genre « concentrons-nous sur nos problèmes », « si vous êtes avec la Palestine, vous êtes donc pro-Hezbollah » ou encore « souvenez-vous de ce que les Palestiniens nous ont fait subir », ont délesté toute empathie face à ce crime. Et la fracture entre les gens se fait plus importante.

Au lieu de s’unir dans l’adversité et dans la souffrance, dans notre sempiternel combat contre le système, dans le sauvetage de notre pays, nous nous bouffons les uns les autres et nous nous bouffons tout crus. Et ce procédé est on ne peut plus normal, un procédé courant dans n’importe quel pays où le peuple est oppressé. On a orienté notre haine sur les autres à cause de notre impuissance et de notre désarroi face à cette situation misérable dans laquelle nous nous trouvons désormais. Et les haters sont légion. Des amis se trahissent, des familles éclatent, des collègues sont à couteaux tirés. Les critiques fusent à tout va, dans un esprit de contradiction hallucinant, engendré par un tas de frustrations. Quoi que l’on fasse, on nous le reproche.

Pourtant, ce qui nous reste comme certitude aujourd’hui, c’est notre entourage. Nos proches. C’est ce cocon qui nous contient. Qui contient nos émotions, nous soutient quand notre moral est en berne, quand le doute nous envahit et que la peur nous paralyse. C’est tout ce qui nous reste. Notre solidarité et cette empathie qui est la nôtre depuis toujours. On ne doit pas se laisser prendre au piège de l’aversion de l’autre. C’est ce que veut le pouvoir. Il veut qu’on se divise. Pour mieux régner. Régner sur ce tas de cendres qu’est le Liban de 2021.

Chroniqueuse, Médéa Azouri anime depuis bientôt un an avec Mouin Jaber « Sarde After Dinner », un podcast où ils discutent librement et sans censure d’un large éventail de sujets, avec des invités de tous horizons. Tous les dimanches à 20h00, heure de Beyrouth.

L’épisode de la semaine : Dr Albert Moukheiber

https://youtu.be/9hrT8oG19wE


Honnêtement, je ne sais pas comment nous allons pouvoir tenir. Comment allons-nous gérer ce magma d’incertitudes ? Face à ces sentiments contradictoires qui nous habitent. Jusqu’à quand allons-nous continuer à être ballottés par une situation qui nous pousse à nous entre-tuer ?
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