Entretiens Rencontre

Jean-Marie Rouart : « Le catholicisme a modelé la France. »

Jean-Marie Rouart : « Le catholicisme a modelé la France. »

D.R.

Écrivain reconnu et lauréat de nombreux prix littéraires, membre de l'Académie française, Jean-Marie Rouart est l'une des figures majeures de la vie littéraire française. Mais c'est aussi un journaliste engagé, à qui certaines de ses prises de position, comme son combat aux côtés d'Omar Raddad, le jardinier marocain injustement accusé du meurtre de sa riche patronne (Omar, la construction d'un coupable, éditions de Fallois, 1994), ou en faveur des prostituées, ont valu quelques problèmes, dans son propre camp politique et au Figaro, où il travaillait alors. Mais Rouart n'est pas quelqu'un qui privilégie sa « zone de confort » au détriment de ses convictions. Il ne déteste pas jeter quelques pavés dans les mares du conformisme ou de l'hypocrisie. Aujourd'hui, avec son nouvel essai, Ce pays des hommes sans Dieu (Bouquins), à rebours d'un certain nombre d'intellectuels en vue, ainsi que d'une large majorité des hommes politiques, il se fait le défenseur des religions en général et du catholicisme en particulier, conçu comme l'un des piliers de la France et de sa civilisation. Bien mal en point. Sans vouloir donner dans la polémique, il exprime son inquiétude profonde face à l'influence croissante de l'islam dans le pays et son profond scepticisme sur la capacité de son personnel politique, de n'importe quel parti, à régler tous les problèmes que cela implique. La loi dite « sur le séparatisme », en particulier, lui paraît inutile, inadaptée et même pernicieuse, en ce qu'elle encouragerait à l'athéisme. Rouart, lui, est plutôt partisan de réenchanter le catholicisme, de réintégrer les différentes religions au cœur de la vie des Français, dans une démarche au moins autant culturelle, esthétique, que religieuse. Nul doute que ce livre va susciter réactions, débats passionnés (passionnels), voire polémiques. L'auteur s'explique pour L'Orient littéraire.

Vous débutez votre livre en établissant un lien entre la prise de la chrétienne Constantinople par les Ottomans musulmans sunnites, en 1453, et ce que vous appelez le « tsunami » de l’islam, qui menace aujourd’hui la civilisation occidentale. En sommes-nous vraiment là ?

C'est un lien très lointain. Les situations sont bien entendu totalement différentes. Néanmoins, dans l'Occident et particulièrement en France, on ressent d'une manière diffuse une menace de l'islam. Cela tient à un certain nombre de causes qui ouvrent la voie à beaucoup de fantasmes : les attentats notamment contre Charlie Hebdo, celui du Bataclan ou l'assassinat du père Hamel ont incontestablement créé un climat de défiance qui s'est surajouté aux vieilles peurs historiques héritées des barbaresques, des séquelles de la guerre d'Algérie. À ce climat délétère, il faut joindre toutes les difficultés créées par une immigration mal contrôlée. Mais cette inquiétude et ce malaise doivent être raisonnés. Qu'il y ait un vrai problème de l'islamisme radical, fanatique et terroriste ne doit pas faire oublier qu'il y a en France une communauté de plus de six millions de musulmans, non seulement pacifique mais qui vit dans la plupart des cas en totale harmonie avec le style de vie français.

Ne risquez-vous pas de passer pour un tenant de la théorie du « grand remplacement » qui se développe actuellement dans certains milieux d’extrême-droite ?

C'est une expression que je me garde d'employer dans ce livre. Je veux éviter tout esprit polémique. Je tente d'observer et d'analyser la situation sans vouloir la politiser ou la dramatiser à l'excès. Je ne crois pas que les musulmans de France, dans leur ensemble, soient inspirés par un désir de conquête et de « soumission » de la France. Pour moi les religions ne sont nullement condamnables en elles-mêmes, mêmes si certaines d'entre elles peuvent, ou ont pu être des instruments de domination politique. La religion, comme l'écrit Ernest Renan, est l'expression d'un désir d'élévation. Une aspiration qui peut bien sûr être dévoyée. Contrairement aux laïcistes ou aux laïcards, je ne crois pas que les religions soient néfastes. Bien au contraire.

Quelles sont, selon vous, les raisons de ce déclin de l’Occident que des historiens, des philosophes, diagnostiquent ou dénoncent depuis déjà longtemps ?

Cela fait longtemps que l'Occident est malade de lui-même. De ses contradictions et des désillusions du progrès. Spengler, Toynbee et Freud dans son livre Malaise dans la civilisation ont analysé les causes d'une forme de décadence aux multiples causes : crise de la démocratie, du capitalisme, remise en cause des valeurs, crises religieuses à répétition, perte d'identité. Cela est particulièrement vrai pour la France, pays initiateur de toutes les expériences politiques et sociales, et dont l'histoire est couverte de cicatrices.

Quel rôle joue la France dans ce mouvement ? Y a-t-il plus que jamais un « mal français » ? De quand date-t-il ? Quelles en sont les causes ?

La France, c'était d'abord un État et une langue. Avec deux soutiens : la religion catholique et la littérature. En soixante ans on a assisté à un sensible effondrement de ces murs porteurs que le gaullisme avait renforcés. L'État est dans une situation de perpétuelle remise en cause, on ne lui obéit pas, ses lois ne sont pas respectées, ses élites sont de plus en plus méprisées. Pour la langue française, on assiste à un véritable désastre : elle est à l'agonie. La loi Toubon, qui devait servir de rempart contre le franglais, n'est respectée par personne, pas même par les ministres et les responsables politiques qui n'ont à la bouche que le mot cluster. Dans trente ans, la langue française que nous avons connue et aimée sera une langue morte comme le grec ancien ou le latin, remplacée par un globish qui l'aura dénaturée. Quant à la religion catholique, soutien depuis Clovis de la nation française, elle est en piteux état. Même chose pour la littérature qui est en voie de disparition. La France est donc dans la situation des vaisseaux échoués dans la mer d'Aral à moitié asséchée. Ils ne peuvent plus se mouvoir.

Vous appelez donc à une « contre -Réforme », à une « reconquista » qui passe par un réenchantement du catholicisme, mis à mal par Vatican II, en 1962 ?

Je crois que l'Église doit prendre conscience qu'après les erreurs de Vatican II elle doit réenchanter le monde, lui rendre le merveilleux et l'art, qu'elle a peu à peu délaissés. Sous prétexte de la moderniser, on a rendu la religion catholique ennuyeuse, sans charme.

Vous dites que Vatican II a « protestantisé » le catholicisme. Pouvez-vous expliquer pourquoi ? Et, finalement, le protestantisme, dans son austérité, son abstraction, ne serait-il pas mieux à même de parler aux musulmans, pratiquants d’une religion très dépouillée ?

Le protestantisme a beaucoup apporté même s'il a gravement divisé la chrétienté. Je ne conteste pas ses apports notamment dans l'insertion du capitalisme dans la société : il a aidé la société moderne à accoucher. Je l'admire et le respecte. Mais je crois qu'il est d'une nature qui le rend incompatible avec le catholicisme. Vouloir mêler les deux ne pouvait être qu'au détriment du catholicisme. C'est l'erreur de Vatican II.

Dans votre livre, très personnel, vous vous définissez comme un « catholique culturel ».

Chrétien culturel plutôt. Un Français ne peut y échapper. C'est la matrice fondatrice. Et je suis un pratiquant épisodique. Mais j'y suis attaché parce que ce sont mes racines, celles de ma culture, ce qui pour moi est essentiel.

À un moment, vous confiez que vous avez été franc-maçon, initié à la Grande Loge de France. N’est-ce pas une contradiction : les francs-maçons n’ont-ils pas toujours été les pires ennemis du catholicisme, et des religions en général ?

Un écrivain est pétri de contradictions. Ma famille était archi-catholique. J'ai fait une incursion passionnante dans une obédience maçonnique nullement athée. Puis je l'ai quittée. En revanche je suis opposé aux idées du Grand Orient sur la laïcité qu'il a tendance à regarder comme un idéal absolu, et l'athéisme comme une religion. Je ne conteste à personne, c'est l'évidence, le droit d'être athée, cela fait partie de la liberté de conscience. En revanche, je crois que l'État doit se rattacher à une forme de transcendance. D'autre part, croire comme le Grand Orient que le laïcisme et l'athéisme sont des armes efficaces contre l'islam est, à mon avis, une erreur profonde. Ceux-ci ne constituent qu'une illusoire Ligne Maginot.

Selon vous, la stratégie du pouvoir politique français actuel, face aux religions et à l’islam en particulier, poussé par les « laïcards », n’est pas la bonne. Vous ne pensez pas qu’empiler les lois soit la solution.

La loi sur le « séparatisme » n'est pas la bonne solution. Elle sous-entend que l'athéisme est préférable aux religions. Elle n'a d'ailleurs créé que des mécontents.

Vous n’êtes pas d’accord avec le « droit au blasphème » défendu par le Président Macron et d’autres ?

La difficulté avec le président Macron, c'est qu'il est difficile de saisir sa pensée. Dans son discours des Mureaux, il semblait d'accord avec une formule concordataire. Alors j'applaudis. Mais il a aussi déclaré : « Il n'y a rien au-dessus de l'homme. » Cela me paraît un peu court. Enfin il semble non seulement tolérer le blasphème comme celui de la couverture de Charlie Hebdo, mais estimer que la France doit l'encourager. Mais il devrait distinguer ce qui est de l'ordre de la caricature et ce qui ressort du blasphème et qui peut choquer nombre de consciences et pas seulement celles des musulmans. Bien sûr il est monstrueux et barbare de se venger sur les journalistes de Charlie Hebdo, c'est l'acte de criminels indéfendables, mais le chef de l'État doit-il pour autant défendre ce type de blasphème, quels que soient la religion, les idées, ou ceux qui en sont la cible ?

Que pensez-vous du système libanais, hérité d’ailleurs du protectorat français, avec sa tentative de donner à chacune des religions du pays sa place dans l’appareil de l’État ?

Le Liban est un pays multiculturel et multireligieux. Il n'a pas été façonné comme la France par le judéo-christianisme et le catholicisme. Il me semble avoir donné une bonne réponse à son particularisme. En France, cette réponse nous la cherchons de manière passionnée : la République a du mal à se délivrer du passé chrétien de la France. Le voudrait-elle, elle ne le pourrait pas. Toute notre histoire le clame. Mais la France ne serait pas la France si elle cessait d'être en perpétuelle guerre théologique et idéologique. C'est notre charme et notre faiblesse.

Propos recueillis par Jean-Claude Perrier

Ce pays des hommes sans Dieu de Jean-Marie Rouart, éditions Bouquins, 2021, 180 p.


Écrivain reconnu et lauréat de nombreux prix littéraires, membre de l'Académie française, Jean-Marie Rouart est l'une des figures majeures de la vie littéraire française. Mais c'est aussi un journaliste engagé, à qui certaines de ses prises de position, comme son combat aux côtés d'Omar Raddad, le jardinier marocain injustement accusé du meurtre de sa riche patronne (Omar, la...

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