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Les mythes qui gouvernent le Liban

Les mythes qui gouvernent le Liban

Le grand rassemblement à Bkerké en appui aux positions du patriarche maronite, Béchara Raï, prônant la neutralité du Liban, seule planche de salut pour sortir de la crise. Photo Nabil Ismaïl

Depuis sa création, le Liban souffre de turbulences psychosomatiques chroniques. Malgré cette condition précaire, il s’est vautré dans des périodes de torpeur béate intercalées de somnambulisme souvent suggéré ou imposé. L’intention est de chercher à comprendre, de pénétrer dans un niveau de réflexion au-delà des débats intarissables et stériles, et de déchiffrer l’acheminement pénible du pays du Cèdre.La perspective cherche à aller au-delà d’une simple analyse des circonstances et d’une opinion dirigée par une appartenance identitaire ou religieuse. Je ne vais pas m’aventurer dans des considérations politiques détaillées, mais seulement me concentrer sur les grandes lignes d’une histoire complexe. Bien sûr, un livre pourrait être nécessaire pour remplacer un simple article de foi. Une ambition modeste, sans aucune prétention. Les piliers de la République libanaise, l’éducation, le système bancaire, le tourisme, la santé, viennent de s’effondrer l’un après l’autre à tour de rôle. Sans aussi oublier l’émoussement graduel de la liberté d’expression, de la sécurité et, enfin, de la voix du peuple.

La veille du 22 novembre 1943, la nation libanaise s’était endormie, enivrée par un nouveau pacte national qui garantissait sa destinée comme une nation indépendante et souveraine, reniant son allégeance à l’Occident, tout en rejetant sa dévotion à l’Orient. C’était supposé être une épopée glorieuse sur les routes caravanières de la soie.

Cette nuit-là avait probablement été envahie par des cauchemars sordides et visitée par des ombres coupables et pleines de contrition. Le matin suivant, la mante d’une balance fragile planant sur la nation nouveau-née venait à s’effriter, laissant le pays glisser vers la désintégration.

La neutralité, prônée par le patriarche maronite, est la seule planche de salut. Anwar Amro/AFP

Délire des espérances et des illusions

À part une courte période, qualifiée d’âge d’or du Liban, l’histoire ne sera pas magnanime envers l’équipée du pays. Tourmenté par ses mythes et ses contradictions, celui-ci avait sombré dans le délire de ses espérances et de ses illusions. La différence entre fiction et réalité traversait une brume épaisse.

LE MYTHE DES DEUX NÉGATIONS. On nous raconte que l’entente nationale avait été arrangée par un rejet par les chrétiens de la protection occidentale, encore traumatisés par les événements de 1860, alors que les musulmans rejetaient en échange leur allégeance orientale, encore offusqués par le refus des puissances occidentales d’accorder à la nation arabe un empire. En somme, une neutralité qui, si elle avait survécu, aurait pu aboutir à une vraie entente nationale. Mais les musulmans avaient continué à s’accrocher à la cause palestinienne et au nationalisme de Nasser, et à ignorer leur promesse, alors que les chrétiens avaient décidé de toujours considérer l’Europe comme leur centre d’estivage et à dorloter une culture tournée primordialement vers l’Occident. Pour ne pas déplaire à leurs concitoyens, ils ont accepté de se joindre à la Ligue arabe, niant complètement l’accord initial. L’entente nationale n’a même pas survécu les premiers petits pas du Liban souverain, mais a continué à travers les âges à nourrir l’illusion d’une absoute originelle, perpétuellement renouvelable, sur la route de la rédemption.

LE MYTHE DE L’IDENTITÉ RELIGIEUSE. La garantie religieuse, consolidée par l’accord de Taëf, venait consacrer le communautarisme, amplifiant le clientélisme, laissant la République flotter à la dérive des humeurs régionales et des désaccords géopolitiques. Car Taëf a certainement renforcé dans l’intellect libanais la nécessité de trouver dans des nations intéressées et puissantes un support politique, financier et certainement religieux. Une tradition établie depuis le XIXe siècle à ne jamais chercher une solution intrinsèque, mais à toujours compter sur l’intervention bénévole ou maléfique d’une puissance étrangère. Le communautarisme n’a pas seulement fracturé le pays, mais en plus il a isolé les différentes communautés aux niveaux régional et international. La communauté chrétienne, divisée sur elle-même, a continué à perdre une audience dialectale et cosmopolite, surtout depuis son refus de jouer son rôle moral d’artisan de la paix, même quand offerte sur un plateau d’argent. L’erreur stratégique de cette communauté, c’était d’avoir nié sa vocation et de s’être rangée comme collaboratrice. Étant donné les conflits régionaux, et une loyauté noyée dans des conflits millénaires, les communautés sunnite et chiite n’avaient plus qu’un accès sélectif et conditionnel.

LE MYTHE DE L’IDENTITÉ LIBANAISE. La construction du Liban comme une nation et une identité n’est que de récente mémoire. Caractérisé comme un accident de l’histoire, le Liban apparaît comme une entente mercantile, réfractaire à une intégration dans un moule national. Malgré la richesse historique indéniable de la terre de Canaan, le côtoiement des différentes minorités confessionnelles n’aurait pas abouti à un canevas de valeurs morales et civiques bien concerté, qui aurait formé la charpente de la jeune nation. Les convictions religieuses et les intérêts personnels avaient aussitôt déchiré tout tissage élaboré après une longue et pénible guerre, où les protagonistes victorieux cherchaient à récolter les butins de la guerre. Bien que la société libanaise eût acquis une grande éducation et un esprit moderne, elle avait gardé un système politique féodal et tribal, résistant à toute évolution et ennemi de toute intégration. D’aucuns s’étaient aventurés à créer une nation libanaise basée sur des concepts jugés fantaisistes et archaïques, pourtant louables, mais incompatibles avec l’environnement. À cet algorithme unique et prometteur, on avait omis d’ajouter un coefficient contemporain et local, et on s’était contenté de naviguer dans les eaux troubles de la région.

LE MYTHE DE L’ENNEMI ALLÉGORIQUE. La nécessité d’avoir un ennemi a toujours joué un rôle vital dans le maintien des dictatures et des autocraties. La présence d’Israël avait offert aux peuples arabes l’opportunité de renverser la table sur les autorités gouvernementales imposées par les puissances coloniales, et à travers des coups d’État successifs d’instaurer des gouvernements autocratiques et des régimes tyranniques. Seuls les Palestiniens avaient rejeté ce choix, ayant choisi la lutte armée et l’action subversive, entraînant dans leurs sillons tous les pays arabes et certainement parrainés par la plupart. Le Liban, pris en otage, devait en payer le prix, en consentant sous les menaces et les pressions à l’accord du Caire, et par une suite successive de phénomènes politico-religieux, inhérents à la condition libanaise, de devenir le protecteur et le défenseur acharnés de son geôlier. Le cercle de son chemin vers l’abîme venait de se fermer. Le syndrome de Stockholm ne pouvait avoir de meilleur exemple géopolitique.

LE MYTHE DE L’IDOLÂTRIE. Dans les cas de négligence professionnelle en médecine, à l’avocat qui pose la question de la valeur d’un tel livre ou article comme autorité médicale définitive, la réponse classique est de toujours dire qu’en médecine, il n’y a pas une opinion finale, pour ne pas tomber dans des discussions sémantiques. Ce concept est contraire à toute soumission religieuse, autocratique ou dogmatique. La quintessence de la vie est un mouvement continu et fluide, qui n’obéit pas à un dogme figé ou à une doctrine immobile et pétrifiée dans le temps et l’espace. Le culte de la personne, réduit à un hommage temporel, ne devrait pas déborder les frontières de la sagesse. Dans la région où les trois monothéismes sont nés, le culte de la personnalité n’a pas cessé de se répandre au-delà de la simple adulation d’une divinité, d’un saint ou d’un prophète. La soumission a pris des dimensions déraisonnables et mystiques. Les conduites conflictuelles n’ont pas cessé de submerger proportionnellement la raison.

LE MYTHE DU LIBAN-MESSAGE. Une notion louable fécondée dans la plus profonde douleur dans un Moyen-Orient qui avait connu le génocide arménien, le génocide assyrien et la famine du Mont-Liban, et qui se vidait de ses chrétiens. Mais un concept d’une autre époque, quoique béni par le pape, venu trop tard dans un monde qui aurait dépassé les valeurs intrinsèques religieuses et morales, basées sur la prééminence des hautes autorités spirituelles qui jouissaient encore d’une influence sociétale attentive, vers des ententes séculières et matérialistes, mais néanmoins humanitaires. La valeur politique d’une telle notion n’aurait aucun attrait négociable dans un discours sur l’entente cordiale. D’autant que l’islam se considère comme la religion finaliste et le christianisme comme une religion universelle. L’algorithme humain aurait remplacé le spirituel et le religieux. L’Occident n’accoure pas pour sauver le Liban, les valeurs civiques et humanitaires étant encore loin de satisfaire les exigences d’une démocratie.

LE MYTHE DE L’ARABISME. L’accord de Taëf avait effectivement sonné la fin de la guerre civile, mais avait aussi permis d’élaborer une modification de la Constitution de la République libanaise signée en 1943. Condition sine qua non de l’arrêt des hostilités. Le Liban avait soudainement pris officiellement une nouvelle direction, opposée à ses ambitions initiales, et s’était autodéclaré « arabe dans son appartenance et son identité ».

Sans définir exactement ce terme et ses implications, ou la responsabilité de la République vis-à-vis de l’identité officiellement déclarée, la langue arabe venait de prouver une fois de plus l’absence d’un vocabulaire adapté aux nécessités de la communication géopolitique, en ne différenciant aucunement entre arabité et arabisme. Le Liban, à travers ses politiciens intellectuellement déficients, s’était aventuré à adopter une notion mal définie, engageant le pays vers une identité à la fois linguistique, culturelle et politique, l’opposant à son aspiration originelle, et parfois fantaisiste de phœnicisme, et pourtant dans la lignée de son existence à caractère unique dans un Moyen-Orient limité dans ses choix et ses ambitions d’émancipation et de réformes. Un engagement fait sous pression, sans définir le sens propre de chaque stipulation, l’arabité étant un concept culturel à base identitaire, mais qui n’engage pas dans le programme politique de l’arabisme.

Une vue de l’esprit

La nation libanaise a toujours été une vue de l’esprit. Le Liban s’est construit à l’instar de ses citoyens, dirigé par une élite tribale, religieuse et sociale, des chefs de clan, puis des chefs de guerre, tous mal équipés pour construire une république. Le seul qui avait acquis l’art d’une vision intégrale était le président Fouad Chéhab qui malheureusement s’était vu nier ce privilège par une ébauche maladroite d’un coup d’État malheureux, puis par les abus de la résistance palestinienne, ainsi que par l’incapacité des politiciens libanais – tiraillés par des considérations existentielles, atteints de cécité politique – à comprendre la place du Liban dans l’histoire. Tant que nous vivons avec nos mythes, nous sommes condamnés à nous répéter. Le Logos des philosophes avait détrôné les dieux du mont Olympe.

L’internationalisation de la crise libanaise, et par son biais la neutralité du pays, serait la seule planche de salut. L’ultime effort de rejeter tous ces mythes et d’adopter une certitude cartésienne. Les forces qui cherchent à faire échouer ce projet sont énormes et bien équipées. Malheureusement, certaines sont aveuglées par leurs ambitions, rendues plus venimeuses par un discours médiatique myope ou importé. Contrairement à Richard III, les Libanais veulent une nation, au lieu d’un cheval, mais la nation semble leur échapper. Comme le peuple juif disséminé et errant, la diaspora libanaise aurait-elle une terre où retourner ? « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », avait écrit Paul Valéry.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Depuis sa création, le Liban souffre de turbulences psychosomatiques chroniques. Malgré cette condition précaire, il s’est vautré dans des périodes de torpeur béate intercalées de somnambulisme souvent suggéré ou imposé. L’intention est de chercher à comprendre, de pénétrer dans un niveau de réflexion au-delà des débats intarissables et stériles, et de déchiffrer...

commentaires (1)

je ne voudrais surement pas lui oter aucune des valeurs qu'on lui trouve, mais ASSEZ chanter ses exploits, le louer comme UNIQUE a feu le pres. Chehab qui a pu faire du bien au pays parce que les circonstances l'y avaient aide, alors que 60 ans plus RIEN, mais alors RIEN de ce qui fait tourner aujourdh'ui la planete terre ne lui aurait ete d'un minimum de secours.

gaby sioufi

15 h 54, le 04 mai 2021

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Commentaires (1)

  • je ne voudrais surement pas lui oter aucune des valeurs qu'on lui trouve, mais ASSEZ chanter ses exploits, le louer comme UNIQUE a feu le pres. Chehab qui a pu faire du bien au pays parce que les circonstances l'y avaient aide, alors que 60 ans plus RIEN, mais alors RIEN de ce qui fait tourner aujourdh'ui la planete terre ne lui aurait ete d'un minimum de secours.

    gaby sioufi

    15 h 54, le 04 mai 2021

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