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Culture - Cimaises

« Comment en sommes-nous arrivés là ? » : quand l’art libanais interroge

Emmenés par la Beirut Art Residency (BAR), une quinzaine d’artistes libanais contemporains participent à une exposition collective en Irlande du Nord. Leurs œuvres réunies sous l’intitulé « Before the Cypress Broke » et réalisées avant le 4 août 2020 offrent une lecture, a posteriori, des prémices d’un cataclysme annoncé.

« Comment en sommes-nous arrivés là ? » : quand l’art libanais interroge

«  Amorphic Face no.X  », fusain et pastel sur papier, de Salah Missi (28 x 28 cm ; 2019). Photo DR

En six ans d’existence, la Beirut Art Residency (BAR), résidence d’art installée depuis 2015 dans un vaste appartement de la rue Pasteur à Gemmayzé, a accueilli plus d’une centaine d’artistes étrangers à Beyrouth. En leur offrant la possibilité de concevoir, d’exécuter et d’exposer leurs projets au Liban, la BAR avait pour objectifs de faire connaître le potentiel artistique du pays du Cèdre, de rapprocher ses talents émergents de ceux de la scène contemporaine internationale et de susciter, par ce biais, une interaction et des échanges entre les artistes locaux et invités.

Depuis octobre 2019 et l’irruption des crises économique, financière et sanitaire, la Beirut Art Residency, à l’instar des différents espaces artistiques du pays, a dû modifier son calendrier d’activités. Cela sans compter l’explosion du 4 août qui, en dévastant ses locaux, a stoppé net les événements sur place pour un certain temps.

Pour autant, ses responsables ne chôment pas. Après avoir amené des artistes étrangers au Liban, ils s’activent actuellement à emmener les artistes libanais à l’étranger. Dans le but évident de leur offrir une visibilité accrue, mais aussi d’engager un échange interculturel qui s’oppose aux replis et cloisonnements identitaires. C’est ainsi que la BAR présente, depuis le 17 avril et jusqu’au 5 juin, à The Void, une galerie d’art contemporain qui a récemment ouvert ses portes à Derry, en Irlande du Nord, une sélection d’œuvres d’une quinzaine de peintres, photographes, vidéastes et plasticiens libanais (plus quelques étrangers ayant participé à ses programmes de résidence à Beyrouth) réunies sous l’intitulé Before the Cypress Broke (Avant que le cyprès se brise).

« Crushed » de Ali Cherri, quand les carcasses de voitures, vestiges du traumatisme subi, sont enveloppées par la douceur de l’aquarelle (2021). Photo DR

Chronique d’une mort annoncée

Un titre emprunté à un poème de Mahmoud Darwish (The Cypress Broke ou Le cyprès s’est brisé) faisant l’élégie d’un cyprès en état de dégradation avancée, qui donne le ton « mélancolique » des pièces exposées. Bien qu’ayant toutes été réalisées « au cours de la période artistique florissante que le Liban a connue ces dernières années », l’ensemble de ces œuvres résonnent secrètement de l’écho d’une mort annoncée. Celle du pays du Cèdre terrassé un funeste 4 août par une explosion qui semblait « tapie dans l’arrière-plan de la ville comme une ombre », indiquent dans leur note d’intention Nathalie Ackawi et Amar Zahr, les codirectrices du BAR et coorganisatrices, avec Mary Creman, la directrice de la galerie irlandaise, de cette exposition. Le trio, dont l’intention curatoriale est partie de l’interrogation suivante « comment en sommes-nous arrivés là ? », a repéré rétrospectivement dans cette sélection d’œuvres un discours sous-jacent évocateur des prémices de l’explosion cataclysmique, « qui a profondément changé la vie de tous les Libanais, intensifiant la détresse déjà existante dans le pays ».

Paysage, archives et tensions…

Tout comme le poème de Darwish évoque le chagrin et l’irréversibilité du destin, le déploiement créatif des artistes libanais semble donc puiser son inspiration dans la chronique ordinaire d’une mort annoncée. Celle du pays du Cèdre tel que chacun de ces artistes l’a connu, vécu et appréhendé… jusque-là. Et que chacun a tenté d’immortaliser avec sa sensibilité propre, ses angles de réflexion, ses médiums et codes stylistiques de prédilection.

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L’on retrouve ainsi dans la sélection libanaise présentée en Irlande du Nord de nombreuses œuvres qui abordent le paysage du Liban, au sens large. Et qui explorent, en particulier, l’espace physique et tangible de ses frontières terrestres et maritimes. Oscillant entre réalité et nostalgie, le voyage maritime de Ziad Antar, allant du vieux port de Sidon à celui de Beyrouth, oblige par exemple le spectateur à découvrir la ville d’une perspective floue et lointaine. Dans une approche contrastée, el-Autostrad, la vidéo de Sirine Fattouh et Stéphanie Dadour, déroule, en boucle, un même trajet en voiture sur l’autoroute qui relie sa frontière nord à sa frontière sud.

Dans un registre plus poétique, Danièle Genadry remonte, quant à elle, le fil du temps en manipulant des paysages naturels qui immortalisent une mémoire à la fois familière et inconnue.

Évoluant vers une réflexion complexe sur les codes de la conservation à travers la collection et la documentation, Hussein Nassereddine présente, pour sa part, une installation de papiers qui préservent l’héritage d’une poésie en voie de disparition. Tandis que dans leur vidéo basée sur la performance Abandoned Dwellings, Archive, Gregory Buchakjian et Valérie Cachard archivent des objets et des documents trouvés dans des bâtisses abandonnées durant la guerre civile libanaise. Alors que pour l’artiste allemande Fiona Ones, la préservation d’un morceau de Beyrouth impliquait de gaufrer manuellement du papier pour imiter les carreaux traditionnels trouvés dans ces maisons abandonnées, témoignage du fil de son histoire.

« Chardon » de la série « Everlasting Residue » d’Ayla Hibri. (Inkjet print sur Hahnemuhle 60 x 38,65 cm ; 2017). Photo DR

Ce jour-là…

Un certain nombre de pièces de l’exposition expriment les rythmes des tensions qui encerclent le Liban et le menacent, subrepticement, puis de plus en plus ouvertement. Des missiles nocturnes jetés sur Gaza, peints de manière éclatante, puis déconstruits en pixels dans les gouaches sur papier d’Omar Khouri, jusqu’aux représentations symboliques des séquelles de l’explosion du port de Beyrouth, à l’instar de l’acrylique sur toile signée Jacques Vartabedian montrant une mer de destruction abstraite, ou du diptyque de carcasses de voitures à l’aquarelle de Ali Cherri évoquant les artefacts du traumatisme subi (unique œuvre postexplosion du port), la sélection choisie offre au regard du spectateur une lecture parsemée de signes avant-coureurs de l’événement cataclysmique du 4 août 2020. Ce jour-là Beyrouth, comme le cyprès, s’est brisée…

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Une exposition intéressante que l’on peut découvrir aussi sur le site suivant : https://www.beirutartresidency.com/exhibitions. Cinquante pour cent des recettes des ventes seront en outre directement reversées aux artistes participants, tandis que les 50 % restants iront au fonds de soutien de la Beirut Art Residency (BAR) qui prend en charge, cette année, les frais universitaires d’une cinquantaine d’étudiants libanais des beaux-arts.

Les artistes participants

Ziad Antar, Gregory Buchakjian et Valérie Cachard, Ali Cherri, Sirine Fattouh et Stéphanie Dadour, Omar Khouri, Danièle Genadry, Charbel Haber, Ayla Hibri, Salah Missi, Hussein Nassreddine, Fiona Ones, Sandrine Pelletier, Jacques Vartabedian.


En six ans d’existence, la Beirut Art Residency (BAR), résidence d’art installée depuis 2015 dans un vaste appartement de la rue Pasteur à Gemmayzé, a accueilli plus d’une centaine d’artistes étrangers à Beyrouth. En leur offrant la possibilité de concevoir, d’exécuter et d’exposer leurs projets au Liban, la BAR avait pour objectifs de faire connaître le potentiel artistique...

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