Adrian Pepe, un berger des temps modernes. Photo DR
Pour comprendre Adrian Pepe, saisir les dessous de sa pratique et en mesurer la portée, il suffit de s’arrêter un instant sur ses mains. Quand il peine parfois à trouver les mots pour formuler une pensée ou exprimer une idée, ce sont ses mains, infiniment éloquentes, dansantes et affûtées comme des dagues, qui se chargent de parler à sa place. Elles sont à la fois son langage de prédilection et son (seul) outil occulte qui lui permettent non seulement de déchiffrer la matière, mais aussi de s’y connecter pour mieux la réinventer. Tant et si bien qu’à la force de ces dix doigts, ce designer et artiste – auquel l’appellation d’artisan conviendrait sans doute mieux – a exhumé des techniques ancestrales de feutrage de laine de mouton, de tissage et de broderie dont il a produit sa première exposition solo Entangled Matters accueillie par la galerie Agial. Une performance d’une maîtrise assez saisissante qui, plus que dépoussiérer des techniques artisanales oubliées aux mains du temps, interroge avec poésie et un brin de mysticisme notre rapport à la culture, la terre, aux objets et à la lenteur, au cœur d’une époque de plus en plus folle et dématérialisée…
Une œuvre d’Adrian Pepe créée à partir de la laine d’Awassi. Photo DR
Une histoire de ponts
Né au Honduras, Adrian Pepe se souvient avoir toujours éprouvé une fascination pour les textiles et les textures, « la manière dont les sens et le corps s’impliquent dans le processus de fabrication d’un textile », dit-il. Ce qui explique sans doute pourquoi, parallèlement à sa pratique, il consacre l’intégralité de son temps libre au yoga, comme un sésame qui, concède-t-il, « me permet de faire sens de la matérialité à travers le corps ». Ce qui explique aussi pourquoi, après avoir fait ses armes au Savannah College of Art and Design (d’où il a décroché un diplôme de Fine Arts et un master en Sustainability), il intègre le label de design Bokja à Beyrouth, en 2014, où il officie en tant que directeur artiste jusqu’à ce jour. De cette école, car c’est ainsi qu’il évoque sa collaboration avec les cofondatrices de la marque, Huda Baroudi et Maria Hibri, ce Beyrouthin d’adoption hérite un intérêt certain pour le vocabulaire artisanal souvent jeté aux oubliettes, un amour des juxtapositions insoupçonnées de textiles, et puis surtout « une attitude, quelque chose d’audacieux dans la façon de croiser le passé et le présent ». Le mot pont, bridge, revient d’ailleurs souvent dans les propos d’Adrian Pepe. Et, à y penser, son Entangled Matters n’est finalement qu’une histoire de ponts entre la nature et l’art, dont le point de départ, le sujet et en tout cas la substance, est le mouton Awassi à queue grasse, cette race ovine originaire des paysages désertiques du Liban, de la Syrie et de l’Irak. C’est au détour de flâneries dans le jurd libanais que Pepe est aimanté par ces troupeaux qui constellent nos plaines et nos montagnes depuis 5 000 ans. Dès 2018, aux côtés d’artisanes de Ersal, il recueille la matière première de son œuvre, cette fibre rugueuse et en débâcle qui le renvoie aux fables bibliques et à l’imagerie des religions abrahamiques dont l’Awassi était l’une des figures marquantes. Une fois cette laine entre les mains, le designer se plie au rituel de feutrage qui consiste à compresser cette fibre désordonnée, puis à l’étaler et l’enrouler à nouveau. Dans ce geste d’apparence simple, Adrian Pepe voit plutôt « une façon de condenser l’histoire, d’humaniser l’animal et d’animaliser l’homme ». Et, pour tout dire, de déconstruire puis réécrire la relation entre le berger et ses moutons.
Adrian Pepe, un berger des temps modernes. Photo DR
Un castelet de mythes
Sauf qu’il serait réducteur de prétendre qu’il n’y a qu’une seule histoire derrière Entangled Matters tant chacune des pièces présentées – troublantes, elles hésitent entre le sculptural et quelque chose de vivant – murmure à l’oreille du visiteur une bribe d’épopée échappée des mythes pastoraux. C’est qu’aux yeux d’Adrian Pepe, la laine aux tons changeants de la terre, de l’ocre au châtain, « en plus de célébrer un savoir-faire ancestral, de créer une relation intime avec la terre, est une page blanche où prennent vie symbolisme, mythes et émotions ». Sur l’une des peaux de Entangled Matters qui attire l’attention à l’entrée de la galerie Agial, la seule œuvre colorée, « dont la tonalité jaune provient d’une teinture au fer », des broderies de constellations, semblant faire reluire la laine, racontent comment les bergers tournaient les yeux vers le ciel pour mieux apprivoiser la terre sous leurs pieds. Au détour d’une autre pièce d’où semble pousser un cotonnier d’entre les fibres d’Awassi, Adrian Pepe évoque cette légende du XVe siècle, « où les premiers voyageurs d’Occident, découvrant cet arbre, croyaient que le coton n’était en fait que de la laine de mouton, et que cette espèce-là poussait sur des cotonniers ». En face, les caryotypes de l’Awassi et du blé, les deux premières espèces animales et végétales à avoir été domestiquées, se détachent d’un nuage ocre comme une mise en abîme où un récit s’imbrique dans un autre. De la laine tressée, de son côté, seule ou ornant un vêtement traditionnel de berger, déterre le dialecte des tresses, qui, dans le vocable des tribus, déterminaient un statut social et marital. À la vue de cette texture, la frontière entre l’animal et l’homme est floutée, corroborant la pensée de cet artiste qui ne cesse d’explorer le fil ténu qui sépare le fonctionnel du vivant, l’objet de l’être humain. Et en ces temps incertains qui posent bien plus de questions qu’ils n’apportent de réponses, la prouesse d’Adrian Pepe c’est bien cela, nous rappeler notre infinie fragilité et notre besoin de nous ancrer à cette terre qu’on a écrasée jusqu’à la malmener…


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