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Baudelaire-Abou Chabaké, parenté ou différences ?

Baudelaire-Abou Chabaké, parenté ou différences ?

Charles Baudelaire a certainement influencé de nombreux poètes libanais, dont Élias Abou Chabaké (1903-1947) qu'on a parfois « accusé » d'avoir imité l'auteur des Fleurs du Mal dans son recueil Afa‘i el-ferdaous (Les Vipères du paradis) paru en 1938.

Influences et comparaisons

Tout au long de sa vie, Abou Chabaké a dû faire face à ce genre d’accusations, certains trouvant aussi dans ses poèmes une parenté avec ceux de Baudelaire, Lamartine, Musset ou Vigny. Mais il s’agit là de généralisations qui ne lui rendent pas justice.

Il est vrai qu’Abou Chabaké était imprégné de culture française, ayant fait ses études au collège francophone de Antoura. Il est également vrai qu’il s’est abreuvé de littérature française et qu’il a traduit certains ouvrages du français vers l'arabe, dont quelques-uns ont été publiés. Dans son premier ouvrage, La Guitare (1926), il a aussi traduit des textes de poètes romantiques. Et à la lecture de ses œuvres, force est de reconnaître que sa verve romantique le rapproche de celle des auteurs romantiques français.

Certains ont perçu des similarités avec Baudelaire dans l’embrasement fatal des sens qui distille son poison mortel dans les poèmes de son recueil Ghaloua’, écrit en hommage à son premier amour qui dura neuf ans avant d’être couronné par un mariage. D’autres trouvent des similitudes à propos de la charogne de Baudelaire, comparant le poème « Ordure » dans Les Vipères du paradis à « Une charogne » des Fleurs du Mal. Certains voient également des ressemblances entre l’ambiance sombre et pessimiste d’Abou Chabaké et celle, similaire, qui prévaut dans les Fleurs du Mal ; et entre sa description des désirs charnels brûlants et celle qu'on retrouve chez Baudelaire. Au moment de la parution du recueil Les Vipères du paradis, plusieurs articles ont qualifié Abou Chabaké de « Baudelaire libanais ». Le poète libanais lui-même a indirectement entretenu ce parallélisme en traduisant en arabe La Vie amoureuse de Charles Baudelaire de Camille Mauclair paru chez Flammarion en 1927.

Ces comparaisons ne sauraient toutefois être assimilées à une imitation, car l'œuvre d'Abou Chabaké porte son empreinte originale. De surcroît, elle est le reflet exact de sa propre existence et l'expression de ses tourments amoureux inspirés de son vécu, tellement différent de celui de Baudelaire.

En effet, à peine avait-il atteint ses 18 ans qu’il connut sa voisine à Zouk, Olga Saroufim, avec qui il vécut une histoire d’amour platonique qui dura neuf ans. Durant cette période, il écrivit plusieurs poèmes d’amour « à Ghaloua’ » (changeant ainsi son nom d’Olga à Ghaloua’). Mais au cours de ces années d’amour chaste et platonique, il entretint également une relation avec une femme mariée de Zouk (Rose Saroufim, qu’il appelait « Warda » – rose en arabe). Pendant des années, il eut avec elle des rapports charnels jusqu’au jour où il s'aperçut de son égarement. Par colère et par dépit, il se retourna contre elle, la maudissant et honnissant le corps de la femme amante. Dans Les Vipères du paradis, on retrouve ainsi des poèmes qui rejoignent ceux des Fleurs du Mal, tel « Le vampire » qui donne une vision négative de la femme et où l'amour apparaît comme une malédiction.

Après neuf ans de fiançailles avec Ghaloua’ (avec, en parallèle, ses relations sexuelles avec Warda), et après son mariage, Abou Chabaké entretint une nouvelle relation avec une chanteuse prénommée Hadia qu’il avait connue à Beyrouth alors qu’elle chantait ses poèmes. Il demanda à son ami, César Gemayel, de la peindre et exposa le tableau au milieu de son salon. Ses amis le supplièrent de le retirer par respect pour sa femme Olga, mais en vain. Cette relation lui inspira cinq poèmes, mais elle finit par s'étioler, lui causant un sentiment de lassitude à l'égard des femmes. Ayant renoncé à trouver le véritable amour, il se réfugia alors dans la nature, à l'instar des romantiques, et écrivit son recueil de poèmes Mélodies, une ode à la nature libanaise et aux traditions et à la bonté des paysans. Mais sa démission de l’amour ne dura pas longtemps. Il rencontra en 1940 Leila (Leila Adem) avec qui il vécut un grand amour pendant plusieurs années. Il lui dédia deux recueils, considérés comme ses plus beaux ouvrages : L’Appel du cœur (1944) et Éternellement (1945). Les deux recueils sont empreints d'un romantisme épuré, loin de l’enfer des corps, de la malédiction et de la colère des Vipères du paradis.

On le voit : la ressemblance n’est que vague entre la vie d'Élias Abou Chabaké et celle de Baudelaire, et entre les nombreuses conquêtes du premier (Ghaloua’, Warda, Hadia et Leila) et la relation tumultueuse du second avec Jeanne Duval. Les similitudes observées entre les deux poètes ne sauraient donc être intentionnelles. Toujours est-il que, comme l'a bien écrit Vénus Khoury-Ghata, « Baudelaire et Abou Chabaké ont transmué les misères humaines en beauté. Ils furent deux outres de remords, deux innocents qui se prenaient pour des pécheurs (…) »!

Traduit de l’arabe par Work With Words


Charles Baudelaire a certainement influencé de nombreux poètes libanais, dont Élias Abou Chabaké (1903-1947) qu'on a parfois « accusé » d'avoir imité l'auteur des Fleurs du Mal dans son recueil Afa‘i el-ferdaous (Les Vipères du paradis) paru en 1938.Influences et comparaisons
Tout au long de sa vie, Abou Chabaké a dû faire face à ce genre d’accusations, certains trouvant...

commentaires (1)

"Durant cette période, il écrivit plusieurs poèmes d’amour « à Ghaloua’ » (changeant ainsi son nom d’Olga à Ghaloua’). " Plus précisément, si on fait abstraction de "l'aleph" final dans أولغا, et si on lit le nom à l'envers, on obtient غلوا...

Georges MELKI

12 h 33, le 29 avril 2021

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Commentaires (1)

  • "Durant cette période, il écrivit plusieurs poèmes d’amour « à Ghaloua’ » (changeant ainsi son nom d’Olga à Ghaloua’). " Plus précisément, si on fait abstraction de "l'aleph" final dans أولغا, et si on lit le nom à l'envers, on obtient غلوا...

    Georges MELKI

    12 h 33, le 29 avril 2021

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