Édito Édito

Pérennité de Baudelaire

Comment expliquer la pérennité de Charles Baudelaire auquel nous consacrons ce numéro spécial avec le concours d'éminents professeurs, auteurs et artistes ? Pourquoi est-il encore lu et étudié deux cents ans après sa naissance ? Qu’est-ce qui fait que « rien dans sa poésie n’a encore vieilli », selon la formule de Walter Benjamin ?

Si Baudelaire, dont l’influence a dépassé les frontières de la France et gagné l’espace arabophone, est encore célébré, c'est parce que son univers nous ressemble, nous fascine et nous émeut toujours :

– Il fut d’abord un dissident, un poète révolutionnaire qui, selon Flaubert, « a rajeuni le romantisme » tout en ne « ressemblant à personne », et dont le style « gothique » avait un « ton inconnu en littérature » d’après Barbey d’Aurevilly. Son œuvre a transgressé tous les tabous et exprimé des vérités humaines avec une audace qui, aujourd’hui encore, peut surprendre ou choquer les âmes chastes. Son dandysme l’a placé au rang des anticonformistes qui méprisent les valeurs de leur siècle et affichent leur « singularité » – ce mot qu’il affectionnait et qu'il utilisait volontiers à propos de Goya ou de Poe. « Exilé sur le sol au milieu des nuées/ Ses ailes de géant l’empêchent de marcher », nous dit-il dans son fameux poème « L’Albatros »…

– Il fut aussi un persécuté, lot de tous les dissidents. Attaqué par de nombreux critiques, raillé par la plupart de ses contemporains qui le prenaient pour un « fou », il fut même traduit en justice comme un vulgaire malfrat et vit son recueil Les Fleurs du Mal amputé de six poèmes, affront suprême pour un poète à la sensibilité à fleur de peau. Son persécuteur, le sinistre Pinard, est devenu l’archétype du censeur borné, celui dont on doit se souvenir à chaque fois que, dans le monde arabe tout particulièrement, dame Anastasie sort ses ciseaux.

– Il fut un chantre du beau qui « est toujours bizarre », un chercheur d’or au milieu de la fange, un être raffiné et exigeant qui affirmait que « l’art est long et le temps est court ».

– Il fut également un homme moderne puisqu'il appelait à célébrer « l'avènement du neuf » et à tirer l'éternel du fugitif, du transitoire, tout en rejetant « l'idolâtrie du Progrès » selon l'expression d'Antoine Compagnon, un peu comme à notre époque où le tout-numérique est à la fois porté aux nues et décrié.

– Il fut enfin un être tourmenté, angoissé comme nous tous aujourd’hui, habité par le « spleen », miné par la souffrance, pour qui Dieu était à la fois « nécessaire et absent » selon la formule de Pompidou, instable sur le plan affectif tant dans ses rapports avec sa mère que dans ses relations avec les femmes qu’il fréquentait, Jeanne Duval en tête. Mais la poésie l'a sauvé. Car en aspirant à l'Idéal, l'artiste s’échappe du monde matériel pour rejoindre le monde spirituel, et en élevant son âme, nous élève avec lui : « Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage/ Que nous puissions donner de notre dignité/ Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge/ Et vient mourir au bord de votre éternité ! »



Comment expliquer la pérennité de Charles Baudelaire auquel nous consacrons ce numéro spécial avec le concours d'éminents professeurs, auteurs et artistes ? Pourquoi est-il encore lu et étudié deux cents ans après sa naissance ? Qu’est-ce qui fait que « rien dans sa poésie n’a encore vieilli », selon la formule de Walter Benjamin ?Si Baudelaire, dont l’influence a...

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