Fadi Toufiq, homme à plusieurs casquettes et à la conscience vive. DR
Entre réflexions et considérations, la vie sous le signe d’une permanente instabilité et le besoin de réaliser des films de cinéma au pays du Cèdre se projette sur les pages d’un roman aux interrogations poignantes et justes. Al-Aamal ghayr al-mouktamala li Kevork Kassarian (Les travaux inachevés de Kevork Kassarian – 98 pages – Hachette – Antoine Naufal) est un sinistre puzzle dont les maillons restent désespérément éparpillés et introuvables…
Après moult déplacements pour ses écrits, ses expositions et sa profession d’artiste polyvalent (théâtre, cinéma, expositions, installation/performance) Fadi Toufiq est aujourd’hui installé depuis quelques années en France. De Paris où le froid est mordant en ce moment, il est descendu, comme tout enfant d’un pays du soleil, à Marseille.
Diplômé en sociologie et en sciences politiques, après une active présence journalistique culturelle dans les quotidiens locaux arabes, Fadi Toufiq, homme à plusieurs casquettes et à la conscience vive, se lance à corps perdu dans la mêlée. Celle d’analyser, disséquer et dénoncer une réalité déséquilibrée et déséquilibrante. En parlant, à travers de multiples canaux et expressions artistiques et verbaux, du lourd poids de « ce passé qui ne passe pas ». Celui d’une guerre libanaise aux ondes de désordre qui n’en finissent plus de laisser leurs empreintes gluantes et destructrices sur un pays et ses citoyens. Et l’image de ce chaos, de ces ruptures en frénésie, agressivité et corruption en chaîne s’incarne et se concrétise avec cet actuel effondrement, pourriture et gangrène généralisés.
De l’amour pour le théâtre, avec un texte coécrit avec Rabih Mroué en 2007 pour la pièce Nancy aurait souhaité que tout ce qui s’est passé soit un poisson d’avril, Fadi garde un souvenir un peu amer avec la censure qui a parasité la voix pour une critique sociale parfaitement justifiée à travers les feux de la rampe et ardemment défendue à l’époque par le ministre de la Culture Tarek Mitri pour éloigner les ciseaux de Dame Anastasie…
Et puis le cinéma, à travers un film documentaire en compagnie du réalisateur libanais Mohammad Soueid, vient enrichir un parcours où de l’Institut du monde arabe concernant l’art contemporain palestinien (en partenariat avec Shereen Suleiman) au Festival d’Avignon pour une exposition/performance sur le thème du mouvement, de l’espace et du corps (sous l’égide du Centre chorégraphique national de Rennes) en passant par Stuttgart en Allemagne avec Tabula Rasa traitant le réaménagement urbain pour accroître l’accumulation du capital, Fadi Toufiq se révèle un actif défenseur d’une société et d’une patrie qui ne devraient pas se laisser dominer par les stéréotypes et les simplifications…

Semelles de vent
À travers ses expositions et interventions, de New York à Tokyo, ses semelles de vent l’ont emmené pour cerner l’essence de cet Orient volatile et surtout un Liban qui ne guérit pas de ses problèmes endémiques. Il a jeté un regard non furtif mais circonspect et approfondi sur les innombrables graffitis de Beyrouth. Et s’en est suivi un remarquable ouvrage photographique et textuel intitulé les Maîtres des murs. Huit cent cinquante clichés sont répertoriés, triés, commentés. Pour des messages picturaux ou des mots souvent violents et orduriers, placardés, tagués ou peints. Cela a abouti, pour une meilleure approche et compréhension, à un montage visuel d’un contexte de scissions religieuses et politiques retraçant les grandes dominantes politiques et sociologiques.
Ni militant ni activiste, mais simple intellectuel doublé d’un sociologue vigilant pour la notion de la citoyenneté républicaine, de la liberté d’expression et de la dignité humaine, Fadi Toufiq mène son travail/combat depuis plus de quinze ans entre écriture (il maîtrise aussi bien la langue arabe que la langue anglaise) et divers autres moyens modernes d’expression artistique de pointe.
Entre théâtre et romans (et l’on nomme Hikayat al-rajol allazi sakana zoullhi (L’homme qui a habité son ombre), Bilad Allah dayyika (Le pays de Dieu est étroit) qui retrace la ghettoïsation progressive de la banlieue sud) et Al-Katel al-Jadid (Le nouveau tueur) – qui traite de la notion de la criminologie actuelle, remise en question par le phénomène de l’attentat-suicide – il revient au-devant de la scène littéraire avec Les travaux inachevés de Kevork Kassarian. Un roman entre tentative de se retrouver et conter l’errance, les espaces gommés par la mémoire, la société disloquée et les désarrois d’un enfant d’un pays qui a subtilisé toute certitude de la paix de l’esprit. Et l’on peut certainement ajouter du corps, en constante menace d’agression belliciste !
Comment est né cet ouvrage, qui est cet énigmatique et obscur Kevork Kassarian, jailli du cœur de l’imaginaire (et pourtant si proche de tout artiste vivant !) et s’agit-il d’une biographie voilée ? Une guerre civile aux remous sanglants qui n’en finit pas de traîner, peut-on l’occulter, la jeter aux oubliettes, faire semblant qu’elle s’efface et s’effilocher avec le temps ? Quelle mémoire gardons-nous de ces scènes de violence aveugle, de lutte fratricide et de bombardements ? C’est à ces interrogations que s’attaque ce roman bref, presque haletant. Comment parler de sa terre quand on n’en a connu que son basculement comme un malade à la convalescence interminable ?
Et l’auteur de confier : « Certainement qu’il y a des parts de moi dans ce roman, mais cela reste néanmoins une fiction. Sans la présence d’un personnage écran, je n’aurais pas pu aller aussi loin dans ce que j’écris. Si je m’épanche indirectement, c’est pour mieux parler encore de ce pays catastrophe pour le cinéma qui a besoin surtout de stabilité. Car la création a besoin de stabilité. Et si j’écris, c’est pour trouver ma place au monde. Pourquoi j’ai choisi un arménien comme principal protagoniste ? Peut-être parce qu’il est équidistant de tous les conflits. Inconnu, Kevork, ce personnage de réalisateur de cinéma, à travers ses œuvres clairsemées, disséminées et inabouties est le représentant de ce qui se passe en réalité. Une vie qui se dérobe dans ses cheminements tortueux à l’accomplissement d’une œuvre. On ne peut oublier ce qu’on a vécu. Il faut trouver le moyen, par-delà le bourbier de la guerre libanaise, de se réconcilier, avec soi, les autres, la société et le passé, en dehors de l’oubli… »
Féru de philosophie, l’écrivain lit Gilles Deleuze, Jacques Derrida mais aussi des romanciers tels Patrick Modiano, Élias Khoury, Hassan Daoud, Jabbour Doueihy. Tout en confessant que son livre culte reste Crime et Châtiment de Dostoïevski. Par ailleurs, il n’en aime pas moins la musique et ses goûts oscillent entre Erik Satie, Beethoven, Haydn, Abdel Wahab, Feyrouz, Ziad Rahbani.
Avec un tel bagage culturel, quel est le rapport à la langue pour cet auteur multimédia, dans un livre qui évoque un passé tumultueux, fracassé et violent ? « J’essaye surtout de trouver le bon mot, dit Fadi Toufiq à L’Orient-Le Jour. Tout en attachant une valeur au style, je traduis ma philosophie de l’art sans être difficile, car je tiens à être accessible à toute perception. »
Avant de donner le dernier clap entre un plan de cinéma et une page d’écriture, du pain sur la planche pour des projets futurs ?
Et l’artiste, appartenant à une génération handicapée du passé, qui n’a pas connu et ne connaît pas le Liban dans ses véritables jours de paix, d’opulence, de gloire et d’ouverture, de confier : « Une performance qui sera donnée au Mucem (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) de Marseille pour une pièce que j’ai écrite, intitulée : Je ne suis pas Vanessa Tay. Elle sera interprétée par la Franco-Libanaise Sheren Sleiman.
Une quête pour retrouver une identité et le sens d’une vie. S’ajoute à cela la traduction et l’adaptation de Dialogue d’exil de Brecht pour un film… Mais c’est encore peu précis, on en reparlera en temps opportun… ».
« Al-Aamal ghayr al-mouktamala li Kevork Kassarian » de Fadi Toufiq (98 pages – Hachette – Antoine Naufal) disponible en librairie et en e-book sur Amazon Kindle.


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Que d’intellectuels, de savants et de têtes pensantes exilés par la force de leur pays. Nous pouvons nous réjouir de ce fait puisque le Liban est cité très souvent comme origine de ces élites partout dans le monde, mais savoir que les fossoyeurs ont réussi leur sale besogne nous fend le cœur et nous anéanti.
11 h 34, le 08 février 2021