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Centenaire Grand Liban : lecture sociétale - Centenaire du Grand Liban

Une histoire écrite par des anonymes

Une histoire écrite par des anonymes

« Il est ridicule de se vanter de 6 000 ans de civilisation lorsque l’on s’évertue à en détruire toutes les traces. »

Lady Yvonne Sursock Cochrane*

En l’absence d’une historiographie officielle, en l’absence même d’un consensus entre les communautés sur un « roman national », bref en l’absence d’une nation tout court, l’histoire du Liban d’après 1920 est une terra incognita que l’explorateur téméraire peut aborder et parcourir de mille manières différentes.

Une de ces manières est un fonds gigantesque de millions de photographies, et dont une infime partie se trouve, avec un peu de chance, tout près de vous qui lisez ces mots, dans votre bibliothèque ou votre grenier. Elles dorment là depuis des décennies, tapies dans des rouleaux de négatifs ou sous forme de tirages sur papier argentique. Ces tirages sont peut-être collés avec quelques légendes soigneusement calligraphiées dans de beaux albums. Ou bien dorment-ils dans une boîte vintage qui fleure l’encens et le papier d’Arménie ?

Ces photos de famille qui datent d’avant le siècle présent, puisque depuis les années 2000 le digital et les écrans ont remisé la technique au placard, sont un témoignage inestimable de la vie de nos parents et aïeux au siècle dernier. Au-delà de l’image formatée de la carte postale ou du dépliant touristique, la photographie prise par cette armée d’anonymes, de M. (ou Mme) Tout-le-Monde, représente une tranche de vie, une scène, un paysage, un point de repère spatio-temporel dans un pays en constante métamorphose.

On y découvre des paysages depuis longtemps disparus, transformés ou détruits, car au Liban on ne respecte rien, et surtout pas la pierre et encore moins l’environnement. On y découvre un peuple pétri de traditions et d’esprit religieux et qui a emmené avec lui ses coutumes rurales lorsqu’il a quitté son village de montagne pour s’installer en ville. On y découvre une foule de citadins anonymes immortalisés dans leur vie quotidienne, surpris en pleine marche par d’autres inconnus, des dizaines de photographes sur lesquels les studios comptaient pour survivre à une concurrence acharnée. On y découvre surtout le regard de ces anonymes sur leur propre vie, leur ville, leur village, leurs loisirs, leur famille, leur intimité.

Toutes ces images sont autant de pièces d’un puzzle géant, qui permet de se faire une image d’abord grossièrement pixélisée, puis de moins en moins floue à mesure que s’amasse une collection. Avec plus de huit mille images rassemblées, et pour certaines partagées, documentées ou présentées dans des articles dans L’Orient-Le Jour**, on finit par se faire une idée plus ou moins précise de ce qu’était ce Liban du XXe siècle, de « l’âge d’or », la période qui court de 1920 à 1975, aux illusions des années 1990 en passant par la terrible guerre de quinze ans.


La place des Martyrs à l’époque du tramway.


Avènement de la photographie d’amateur

1920, c’est la libération du Liban après quatre siècles de joug ottoman, l’arrivée de contingents de fonctionnaires et de militaires français pour la mise en place du mandat. Cette année-là, la photographie vernaculaire prend son essor : avec l’amélioration du niveau de vie et la simplification du processus photographique, le peuple a enfin accès à une pratique réservée jusqu’ici aux artistes et aux professionnels. C’est l’avènement de la photographie d’amateur.

Durant les décennies précédentes, de rares studios tenaient le haut du pavé et étaient le passage obligé pour se faire tirer le portrait dans une pose rigide, comme pour une peinture. Désormais, les caméras deviennent portables, faciles d’utilisation, et l’accession des Libanais à la modernité à la faveur de leur installation en ville leur permet d’en acquérir pour s’affranchir des professionnels. Avec la multiplication des amateurs, les nombreux studios sont forcés de se recycler dans le développement et le tirage de photos prises par leurs clients : ils ne sont plus que le commerce où l’on va pour un rare portrait aux normes classiques présenté sur carton de luxe, l’immortalisation d’une cérémonie familiale (naissance, baptême, première communion, mariage…), ou pour récupérer ses propres tirages.Face à ce changement radical, les professionnels doivent désormais sortir du studio pour aller à la rencontre du public : fleurissent alors les travaux de photographes ambulants, chacun occupant avec sa volumineuse caméra en bois et son trépied un coin de la ville, de préférence les plus fréquentés (places des Martyrs et Assour, avenue des Français, Manara, Aïn Mreissé, Mina el-Hosn ; mais aussi les lieux de villégiature : Aley, Zahlé, Hammana, les Cèdres, les ruines de Baalbeck, etc.). Ces photographes sans studio inventent la photo-minute à travers une technique fascinante : la caméra est une mini-chambre noire où s’effectue la prise de vue en négatif sur un papier photo, et ce même carton est à son tour photographié pour obtenir le tirage positif. On s’émerveille aujourd’hui que tout ce processus ne prenne que quelques minutes et que le passant photographié sur place reparte avec son tirage ! De mauvaise qualité, il est vrai, mais à l’époque, qui s’en soucie ?

La riposte des studios délaissés ne se fera pas attendre, ils inventent la « photo-surprise » : désormais, les photographes employés par ces studios vont se répandre à travers le public avec des caméras portables et photographier les gens à leur insu, avant de leur remettre un carton permettant de récupérer son tirage le jour suivant. L’objectif est double : d’une part, vendre un tirage de meilleure qualité que la photo-minute, et de l’autre amener le client à entrer au magasin afin de maximiser la vente de produits et services périphériques (cadres et accessoires divers, reportages, portraits de luxe). Inaugurée dans les années 1940, la pratique va se poursuivre durant une bonne quinzaine d’années avant d’être définitivement supplantée par la démocratisation du prix du matériel et des fournitures photographiques, le phénomène culminant avec les caméras jetables de la fin du XXe siècle.


Dans l’ancien aéroport de Beyrouth, l’attente des voyageurs se faisait en plein air sur le grand balcon de l’AIB.


Les anonymes écrivent leur propre histoire

À mesure que l’on avance dans le temps et que se répand la technique parmi la population, l’on s’aperçoit que les anonymes vont écrire, sans le savoir, leur propre histoire, mais aussi celle de leur pays, de leur lieu d’habitation (la ville) et de leur lieu d’origine (en général, le village natal) mieux que quiconque. Voilà que nous pénétrons dans l’intimité de la maison et des événements familiaux, assistons à des fêtes où la joie de vivre s’affiche sur tous les visages, admirons le faste de cérémonies religieuses (baptême, première communion, fêtes), participons à des mariages, des bals costumés, des repas de famille groupant des dizaines de convives, dansons dans des pique-niques et excursions au son de l’accordéon, soufflons des bougies aux anniversaires, assistons à une tranche de vie à l’école ou à l’université.

La famille, proche ou large, a encore la part du lion, elle n’est pas encore atomisée par la guerre et l’exode, la crise économique ou l’évolution technologique ainsi que les médias sociaux qui n’existent pas, et même si la radio et la télévision débarquent dans les foyers, devenant objet de fierté et centre de la photo au même titre que la voiture, ces deux sauts technologiques majeurs ne font encore que rassembler autour d’une voix ou d’une image.

Ces prises de vue intimes permettent aussi de se faire une idée de l’évolution de l’habitat : à mesure qu’avance le siècle, les belles maisons traditionnelles à toit rouge, arcades et marbre blanc encadré de noir, entourées de jardinets charmants où poussent jasmin, néfliers, frangipaniers et désespoir des singes, sont remplacées par des immeubles de rapport à trois ou quatre étages dotés de larges balcons pour compenser l’espace perdu en plein air. Les plafonds de quatre à cinq mètres et les bâtiments largement ouverts permettent encore de se passer de climatisation.

Le résultat sur les photographies est notable : on quitte les jardins, on monte en hauteur, on se fait photographier sur balcons et terrasses avec vue sensationnelle sur le port et la mer (car Beyrouth grandit rapidement autour de son accès maritime). Le processus ne va plus s’arrêter : les plafonds s’abaissent progressivement à trois mètres, le fer forgé sera remplacé par l’aluminium, les formes alambiquées par un style géométrique et la pierre de taille par le béton-roi. Cinq, six, sept étages constituent désormais la norme des années cinquante à soixante-dix et jusqu’à la guerre.

Cette ville qui évolue, s’intensifie, s’étend, qui pourrait en écrire l’histoire urbaine sans nos photographes anonymes ? Ils sont une source inépuisable d’informations et souvent de découvertes, et c’est ce qui fait tout le miel du collectionneur.


Le naufrage du Champollion en 1956 sur la côte de Beyrouth.


Retour aux sources

Et ces nouveaux citadins devenus reporters-photographes ne vont pas tarder à s’apercevoir que le village dans lequel ils sont nés et qu’ils ont quitté pour de meilleures opportunités d’éducation et d’emploi en ville mérite non seulement des visites régulières, surtout le dimanche et en été, mais aussi une documentation spécifique car ils se rendent compte que les us et coutumes villageois sont devenues des folklores surannés en voie de disparition. Pressés d’en garder un souvenir à vie, ils vont tout immortaliser, et c’est là un bel héritage qu’ils laissent aux générations suivantes : la vie de village et les retrouvailles avec la famille, l’habitat rustique ou traditionnel entouré d’une basse-cour qui émerveille les enfants, les vues de montagne qui montrent un environnement encore inviolé, les célébrations religieuses, les activités agricoles, récoltes et moissons, les costumes et les traditions.

Les témoignages sont infinis, il faudrait des livres pour les raconter ; citons encore l’évolution des transports des chevaux aux chameaux et des tramways à l’invasion des bus et des voitures américaines ; un aperçu émouvant de petits métiers qui ont fini par disparaître tel celui des portefaix ; la mode, vêtements et coiffures, avec une élégance à tous les coins de rue contrastant avec la misère des quartiers périphériques, réceptacle d’un important exode rural.

Citons aussi l’avènement de l’économie de services et en particulier du tourisme et des loisirs, hôtels, restaurants et cafés. Car les Libanais ont toujours adoré jouir du plein air et de leur climat tempéré, mais aussi de leurs nuits avec l’explosion des cinémas, des grands hôtels, des cabarets et boîtes de nuit, où officiaient jusqu’en 1975 des photographes, accrédités par l’établissement, qui produisaient des photos-souvenirs en grand format proposées dans des cartons au nom de ces lieux de légende : le Paon rouge, les Caves du Roy, le Casino du Liban, etc.

Témoins de leur quotidien, nos anonymes le sont aussi des différents événements qui ont façonné l’histoire. La présence française, militaire, politique et économique ; la Seconde Guerre mondiale, l’indépendance, les incroyables années de prospérité avec l’explosion du tourisme, le naufrage du Champollion, la conquête par Beyrouth de sa partie ouest jusqu’à Raouché et sud jusqu’à Jnah puis Khaldé où sera inauguré le plus grand aéroport du Moyen-Orient, le tremblement de 1956, la guerre civile de 1958 et le débarquement américain, le nationalisme arabe, la présence palestinienne, la montée des périls et la guerre de quinze ans en 1975, autant de sujets venus enrichir les albums de famille et que l’on découvre avec émerveillement car vus par des inconnus en fonction de leur positionnement politique ou socio-économique.

Les apports français et arménien

Cet aperçu rapide se doit de faire une mention spéciale aux apports français et arménien.

Les militaires français qui vont passer un ou deux ans au Liban vont tout photographier : leurs casernes, leur vie quotidienne, la ville, la campagne et les habitants vus par un Occidental, et vont tout rapporter en France. À mesure que s’ouvrent les greniers oubliés et que se vendent leurs contenus sur les sites d’enchères, l’on découvre la richesse d’un fonds qu’il faudra un jour exploiter à sa juste valeur et où les préjugés sont légion. Mais n’est-ce pas le cas de toute démarche photographique ?

Au même moment, protégés par la France qui va faciliter leur installation en banlieue de Beyrouth et à Anjar, les réfugiés arméniens débarquent en masse dans le Liban des années 1920 et vont porter un regard particulier à la photographie, en l’utilisant comme instrument de cohésion nationale, car eux avant quiconque vont comprendre l’importance du travail de mémoire nécessaire à la survie de toute nation dans un cadre étranger.

Les Arméniens nous laissent un fonds extraordinairement riche sur leur histoire, leurs us et coutumes, leur misère, leur ascension sociale et la formation de leur quartier de Bourj Hammoud, pour ne citer que ces quelques thèmes. Ce sont là des survivants pour qui l’image a valeur de témoignage et de pérennité ; certains de leurs représentants illustres étaient déjà du temps des Ottomans des photographes de renom, et après les massacres de 1915, c’est tout un peuple qui va se tourner vers la photographie comme bouée de sauvetage face à une histoire (tumul)tueuse.

Reste l’essentiel : la découverte et le sauvetage de toutes ces images dont la plupart étaient jetées ou abandonnées, et la lecture du message et des informations qu’elles véhiculent. Grâce aux médias sociaux, les historiens, les collectionneurs et les passionnés de tous bords se retrouvent dans une conversation géante à ciel ouvert, et c’est là le dernier épisode en date de cette immense production anonyme : à l’ère digitale où un bug informatique peut tout effacer d’un coup, ces morceaux de carton où se réfugie notre mémoire collective sont autant de petits trésors que je vous invite à chérir et à protéger, car du fond de leur tiroir ou de leur grenier, ils ne demandent qu’à vous raconter une histoire, celle de notre pays et de notre peuple.

Georges BOUSTANY

(*) In L’Orient-Le Jour, janvier 2006.

(**) Rubrique « La Carte du Tendre », un samedi sur deux dans L’Orient-Le Jour.

 Auteur de l’ouvrage mémorial photographique « Avant d’oublier », éditions L’Orient-Le Jour

Les photos de cet article sont puisées de la collection photographique privée de Georges Boustany.


« Il est ridicule de se vanter de 6 000 ans de civilisation lorsque l’on s’évertue à en détruire toutes les traces. » Lady Yvonne Sursock Cochrane*En l’absence d’une historiographie officielle, en l’absence même d’un consensus entre les communautés sur un « roman national », bref en l’absence d’une nation tout court, l’histoire du Liban d’après 1920 est une terra...