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Moyen-Orient - Commentaire

Les si bien nommés printemps arabes

Le bilan de cette dernière décennie n’est peut-être pas glorieux, mais il porte en lui les germes de mutations profondes en cours dans toutes ces sociétés, particulièrement visibles chez les jeunes générations.

Les si bien nommés printemps arabes

La place Tahrir en Égypte il y a dix ans. Photo AFP

Ces dix dernières années, le monde arabe a vécu l’équivalent d’un siècle d’histoire. Des révolutions, des contre-révolutions, des régimes qui disparaissent, d’autres qui font disparaître leurs pays, des guerres civiles mondialisées, des groupes paraétatiques qui remettent en question l’ordre établi, des anciennes puissances qui font leur retour, de nouvelles qui tentent de se tailler la part du lion, des alliances qui se font et se défont. Tout bouge vite et de façon simultanée si bien que toutes les fondations paraissent instables, toutes les croyances fragiles et toutes les prédictions périlleuses. Tunisie, Égypte, Soudan, Libye, Algérie, Syrie, Irak, Bahreïn, Yémen, Arabie saoudite, Liban – et la liste n’est pas terminée –, aucun pays arabe ou presque n’a été épargné par cette accélération soudaine de l’histoire qui a pris diverses formes et a eu de multiples conséquences selon les contextes.

Cette séquence débute le 17 décembre 2010 avec l’immolation de Mohammad Bouazizi, marchand de fruits et légumes à Sidi Bouzid en Tunisie et se poursuit jusqu’à aujourd’hui. Nous n’avons pour l’instant aucun recul par rapport à cette mutation profonde et permanente, et nous devrions par conséquent nous abstenir d’en tirer des bilans définitifs. À quoi ressemblera le monde arabe une fois cette parenthèse refermée ? Quels seront alors les éléments de rupture et de continuité par rapport à ces décennies durant lesquelles la région semblait plongée dans un coma éternel ? Nul ne le sait. Et pourtant, une petite musique résonne, de plus en plus fort et depuis déjà quelques années, laissant entendre que les printemps arabes, dont on conteste jusqu’à l’appellation, n’étaient rien d’autres qu’une grande illusion. La tournure des événements donne évidemment des arguments à cette thèse. Le monde arabe en est mort avant de les avoir vécus. La Syrie, l’Irak et le Yémen sont en lambeaux, la Palestine n’existe plus, la Libye est déchirée, l’Égypte marche à reculons, le Liban fait naufrage… Combien de souffrances simultanées le corps arabe peut-il supporter avant de rendre l’âme ? La tentative de récupération des islamistes, le projet totalitaire des jihadistes, les appétits concurrentiels des anciens empires, le cynisme des Occidentaux, mais surtout – surtout ! – l’écrasement des populations par les tyrans locaux et leurs alliés, avec tous les moyens possibles et inimaginables, ont replongé la région dans un long hiver, encore plus caricatural que le précédent et dont la fin est encore moins perceptible.

Inaptes à la démocratie ?

Presque tous les pays du monde arabe sont aujourd’hui traversés par une double crise, politique et économique, surplombée au Proche et au Moyen-Orient par des enjeux géopolitiques qui viennent exacerber les problématiques déjà existentielles auxquelles ces pays font face et rendent toute possibilité de sortie de crise dépendante de la conjonction impossible de facteurs internes et externes.

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Dans ces conditions, il est tout à fait compréhensible que dans l’esprit de beaucoup de personnes, y compris pour une partie non négligeable des populations locales, les promesses du printemps semblent bien loin. Oui, dans la majorité des cas, les révolutions n’ont pas abouti et les conditions de vie se sont même le plus souvent détériorées au cours de cette décennie. Même en Tunisie, présentée comme le seul succès de cette vague révolutionnaire, nombreux sont ceux qui paraissent nostalgiques de l’ancien temps où le débat politique et les droits de l’individu étaient complètement reniés, mais où semblaient subsister, avec plus ou moins d’effectivité, l’ordre et la stabilité. La guerre, les interférences étrangères, ou tout simplement la crise économique sont désormais perçues par une partie des populations locales comme une conséquence de leur désir de changement. L’échec des différentes expériences politiques et le retour de l’autocratie la plus grossière, notamment en Égypte, a en plus donné du crédit à l’idée que les Arabes n’étaient pas mûrs pour la démocratie. Beaucoup, au sein même de ces populations, en sont persuadés. « Les hommes font l’histoire même s’ils ne savent pas l’histoire qu’ils font », écrivait Raymond Aron. Là encore, on manque terriblement de perspective historique, au point de confondre les causes et les conséquences, le mal et le remède. La crise économique a précédé les révolutions, même si ces dernières l’ont exacerbée, et a été un facteur essentiel dans le déclenchement de celles-ci en permettant l’union des classes populaires paupérisées et de la bourgeoisie libérale. L’échec politique est pour sa part loin d’être une surprise, mais ne doit pas pour autant nous amener à lire l’histoire à l’envers. Après des décennies de glacis politique, de répression brutale contre toute parole alternative à celle des pouvoirs en place, marquées par le règne de la terreur et le culte du silence, les populations arabes devaient-elles se comporter comme les plus exemplaires des démocrates suédois ? Fallait-il qu’elles demeurent pacifistes face aux atrocités commises par les contre-révolutionnaires pour qu’on les juge aptes à la démocratie ?

Révolution de la normalité

Les mouvements révolutionnaires arabes ont été confrontés à de nombreux obstacles à différentes échelles. Au sein même de ces mouvements déjà, où l’union contre le régime cachait des divergences importantes au sein de sociétés plurielles, qui ont dû apprendre à gérer cette pluralité qui s’exprimait politiquement souvent pour la première fois. Dans leur lutte pour l’accession au pouvoir ensuite, où ces mouvements ont dû combattre ou bien négocier avec l’appareil sécuritaire pour atteindre leur objectif. À une échelle plus géopolitique enfin, où les révoltes arabes ont été prises en otage par des enjeux qui les dépassent et sont devenues des instruments ou des victimes de projets impérialistes.

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Le drame syrien est sans doute le plus éloquent à cet égard. Comment réussir sa révolution quand on s’éveille à la politique face à un régime barbare incapable, par nature, de céder le moindre pouce, et que les Russes, les Iraniens et les Turcs s’invitent dans la partie ? Le bilan de cette dernière décennie n’est peut-être pas glorieux, mais il porte en lui les germes de mutations profondes en cours dans toutes ces sociétés, particulièrement visibles chez les jeunes générations qui composent plus de la moitié de leurs populations. Les révolutions arabes n’ont jamais eu pour vocation d’inventer un homme nouveau. C’était – ce sont encore – des « révolutions de la normalité », comme l’explique l’historien Henry Laurens. Elles sont portées par une double volonté de rupture avec la génération précédente et d’édification d’un État moderne qui permette à l’individu de vivre dignement. Les printemps arabes ont remué beaucoup de choses et nous ne sommes encore qu’au début de l’histoire. La seconde vague ayant touché en 2018 le Liban, l’Algérie, l’Irak et le Soudan en est la meilleure preuve. Même dans les pays qui n’ont été que peu ou pas du tout touchés par cette onde régionale, à l’instar des pétromonarchies du Golfe, les mutations sociétales sont déjà visibles et pourraient donner lieu à une nouvelle ébullition dans quelques années.

Plusieurs dynamiques se sont superposées les unes aux autres au cours de cette dernière décennie. La question géopolitique s’est pour l’instant imposée sur le devant de la scène – hormis peut-être au Maghreb où ces enjeux sont moins importants – faisant le plus souvent le jeu des dictateurs locaux. Mais il serait fou de penser que cette situation peut être durable. De croire que la jeunesse arabe qui a goûté au vent de la liberté, et qui ne pense aujourd’hui qu’à émigrer, peut accepter de vivre à nouveau sous le joug de dictatures faillies, incapables de lui proposer la moindre perspective d’avenir. Cela prendra des années, peut-être même des décennies, mais aucun régime, aucun projet géopolitique, ne semble capable de résister sur le long terme à cet irrépressible besoin de vivre (normalement) exprimé par les peuples arabes.

P.-S. : Tout au long de la semaine, « L’Orient-Le Jour » va revenir sur la séquence des printemps arabes sans essayer d’en dresser un bilan, mais plutôt pour tenter de comprendre comment ceux-ci ont transformé, de façon plus ou moins radicale selon les sujets, les sociétés arabes, et en particulier les jeunes générations.

Ces dix dernières années, le monde arabe a vécu l’équivalent d’un siècle d’histoire. Des révolutions, des contre-révolutions, des régimes qui disparaissent, d’autres qui font disparaître leurs pays, des guerres civiles mondialisées, des groupes paraétatiques qui remettent en question l’ordre établi, des anciennes puissances qui font leur retour, de nouvelles qui tentent de...
commentaires (1)

L'article dit avec raison "on conteste l’appellation" et pourtant le titre est "les si bien nommes printemps arabes", et ce n'est clair pour moi s'il s'agit du mot printemps ou du mot arabe. Je m'ai toujours pose des questions en concernant l'appelation. Pour commencer il y a un probleme avec le concept de peuples arabes. Par exemple une partie de la population en Tunesie, Maroc mais aussi le Liban, me semble plus byzantin ou romain qu'arabe. Peut-etre un meillieur nom aurait ete "les printemps arabo-mediteraniennes" pour les revolutions autour de la Mediterannee. Est-ce qu'il faut par exemple voir les manifestations en Catalogne (Espagne) comme faisant partie des "printemps arabo-mediteraniennes" ?

Stes David

16 h 39, le 01 février 2021

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Commentaires (1)

  • L'article dit avec raison "on conteste l’appellation" et pourtant le titre est "les si bien nommes printemps arabes", et ce n'est clair pour moi s'il s'agit du mot printemps ou du mot arabe. Je m'ai toujours pose des questions en concernant l'appelation. Pour commencer il y a un probleme avec le concept de peuples arabes. Par exemple une partie de la population en Tunesie, Maroc mais aussi le Liban, me semble plus byzantin ou romain qu'arabe. Peut-etre un meillieur nom aurait ete "les printemps arabo-mediteraniennes" pour les revolutions autour de la Mediterannee. Est-ce qu'il faut par exemple voir les manifestations en Catalogne (Espagne) comme faisant partie des "printemps arabo-mediteraniennes" ?

    Stes David

    16 h 39, le 01 février 2021

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