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Hommage

Massoud Achkar, le dernier des chevaliers

Il a livré son ultime bataille sans fracas, dans une lutte silencieuse mais souffrante, et il a fini par déposer les armes. « Poussy » Achkar a clos ses yeux mutins vert-de-gris qui animaient un visage toujours souriant, empreint de bonté et d’une douce fermeté. Son surnom de guerre si peu guerrier en disait long sur l’affection qu’il inspirait et celle qu’il portait à ses concitoyens, notamment aux habitants d’Achrafieh qu’il a vaillamment défendus dès les premiers jours de la guerre. Il fut une figure emblématique d’une génération qui a spontanément pris les armes pour ses idéaux rattachés à un Liban indépendant et souverain et à une présence chrétienne active et enracinée. Ce patriote, ancien élève de la Sagesse, s’est également battu pour ne pas laisser entacher ses principes et ses valeurs. C’est probablement là sa plus belle victoire.

Dieu sait pourtant si les guerres multiformes qui se sont succédé de 1975 à 1990 ont perverti les idéaux de toute une jeunesse et entraîné des renoncements moraux chez de nombreux militants et leurs chefs. Au fil des différents « rounds » contre les forces palestino-progressistes, contre l’armée syrienne, contre les milices de la partie « ouest » de Beyrouth, puis lors des combats fratricides interchrétiens de 1990, toute une génération a ainsi vécu des victoires au goût amer et des défaites aux relents d’épopée. Beaucoup ont fini par émigrer, d’autres ont quitté l’arène, désillusionnés. Les conflits – plus politiques et pernicieux, mais non moins dangereux – conduits dans un Liban sous occupation syrienne dans les années 90 jusqu’à la « révolution du Cèdre » en 2005, année de l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri puis du retrait des troupes syriennes, ont eux aussi charrié leur lot de compromissions, dans une arène qui ressemble à des sables mouvants. Rester sur le terrain, le front haut, les mains blanches et la bannière levée, sans tomber dans le marigot, relevait de la gageure.

Et Massoud Achkar est resté. Sourire aux lèvres, inoculant l’espoir dans son milieu, à l’écoute des siens, attentif et fidèle, il a voulu œuvrer pour le changement en dépit des obstacles, a surmonté les revers, cherché à concilier les différents courants politiques au sein du camp dit « chrétien », intimement désolé des fêlures et des fractures qui le traversaient. Il fut un candidat opiniâtre aux élections législatives dans la circonscription à laquelle il a voué sa vie. Le suffrage du cœur, il l’avait sans être élu.

Massoud Achkar fut de tous les combats pour la défense de la liberté et de la souveraineté du Liban, et pour la dignité des habitants d’Achrafieh notamment. Champion de la cause chrétienne, certes, mais aussi du dialogue avec toutes les parties, dans l’honneur et le respect, attaché à la convivialité islamo-chrétienne. Les armes pour la guerre, comme un preux, et le face-à-face démocratique en temps de paix, dans la franchise et l’intégrité des convictions. Une telle clarté lui a valu l’estime de tous, il fut l’adversaire qu’on respecte et l’allié qui honore son camp.

Le dernier des chevaliers s’en est allé à l’aube de cette année 2021. L’hommage populaire lui est spontanément rendu. Pas de cérémonie officielle, pas d’André Malraux ni de général de Gaulle pour faire entrer le résistant qu’il a été au panthéon de l’histoire au son du Chant des partisans. À défaut, c’est la mémoire collective qui sera la demeure du héros. « Il y fleurira comme le lys et enfoncera ses racines comme le cèdre du Liban » (Osée 14:6).

Carole H. DAGHER



Il a livré son ultime bataille sans fracas, dans une lutte silencieuse mais souffrante, et il a fini par déposer les armes. « Poussy » Achkar a clos ses yeux mutins vert-de-gris qui animaient un visage toujours souriant, empreint de bonté et d’une douce fermeté. Son surnom de guerre si peu guerrier en disait long sur l’affection qu’il inspirait et celle qu’il portait à...