Le point de vue de Samer Frangié

2021, l’année de la précarité

2021, l’année de la précarité

« Ça va ? », question rhétorique, salutation superficielle ; un bonjour qui jusqu'il y a peu n'engendrait qu'un simple « oui, ça va, et toi ? ».

Depuis 2020, cette question résonne différemment. De coutume banale, elle devient existentielle. Posée à l’autre, elle se fait gênante. Posée à soi-même, elle sème l'incertitude. Désormais, « ça va ? » dessine le spectre d'une année de crises, de pandémie, de répression. Une année qui a mis en déroute la lutte pour un nouveau projet social et vidé l'espoir de changement d'une population essoufflée. Une année qui a maintenu en place – et même renforcé – un régime pestilentiel. Une année qui a soumis nos existences à la dictature des nombres. Nombres de morts, de blessés, de contaminés, de taux de change, de tonnes de nitrate d’ammonium. Depuis, chacun se découvre alors comme un être dont la survie tient à une question et s'érige en unique préoccupation.

Si 2020 était l’année de la crise, 2021 s'annonce comme celle de la précarité. Celle où, dans le sillon des espoirs avortés et des structures effondrées, on se heurte à l'« invivabilité » et ses divers masques. Une comédie de « refonte » qui aggrave au lieu de soulager. Un champ de futurs dévastés, des camps de réfugiés incendiés, des sujets précaires s'en prenant à d'autres encore plus précaires.

Écrire la précarité

Comment écrire la précarité et rationaliser cette expérience qui rajoute à l'absurdité humaine ? Comment coucher des mots pour tenter de décrire la corrosion de l’expérience collective ? Comment donner un sens à nos existences lorsque celles-ci sont prisonnières du temps présent ?

Alors que nous glissons vers une misère sociale qui nous fait renoncer à l’idée même d'un futur, il faut accepter la limite des mots et la futilité d'un lyrisme de précarité. L'accepter et résister aux promesses d’une littérature qui tente désespérément de cacher notre faillite collective sous un vernis de respectabilité linguistique. Résister aux discours redondants sur le Liban, la résilience inventée de son peuple, sa capacité fantasmée à renaître encore et toujours. Résister à la labellisation d'une nouvelle génération en « génération de l'explosion », qui succèderait aux générations « de guerre » et « d’après-guerre ». Rejeter ainsi l'illusion d'une continuité historique à notre existence, désormais suspendue dans un présent sans fin. Résister à toutes ces tentations et affronter le moment zéro d’une existence précaire.

Constater la précarité

Si nous ne pouvons pas écrire la précarité, sans doute pouvons-nous la constater. Notre précarité est le résultat d’une crise engendrée par un système meurtrier qui multiplie les formes d’invivabilité, en alimentant violence et disparité. De l’invivabilité naissent une précarité généralisée et une vulnérabilité partagée. De cette condition humaine, émane ce que la philosophe féministe Judith Butler nomme l'interdépendance collective.

Vivre au Liban signifie aujourd'hui endurer la précarité généralisée, qui vient se rajouter à celles, plus particulières, dont souffrent déjà les populations vulnérables et marginalisées. Cette expérience désormais commune, crée une ontologie qui suppose notre vulnérabilité comme postulat d'une nouvelle éthique politique.

Les Libanais ont longtemps cherché une expérience commune visant à fonder leur vivre-ensemble, que ce soit dans une démocratie de concordance ou dans des efforts de réconciliation et de mémoire. Sans jamais parvenir à former un collectif suffisamment solide, ces initiatives ont même succombé aux désirs hégémoniques du régime.

À l'aune de ce nouveau socle collectif qu'incarne la précarité généralisée, pourrions-nous retenter le vivre-ensemble selon une éthique du commun, et accepter nos vulnérabilités communes et partagées comme notre unique commun, ce quotidien précaire qui dans sa fragilité offre notre seule source de solidité ? Une éthique à même d'élargir notre conception de la souffrance sociale, en vue de la contrer. Une politique guidée par le social qui se concrétiserait au rythme des rencontres nouées au sein des collectifs et des assemblées.

L’année 2021 sera l’année de la précarité, mais elle pourrait être aussi celle où l'on apprendrait enfin à s’imaginer ensemble autrement.


« Ça va ? », question rhétorique, salutation superficielle ; un bonjour qui jusqu'il y a peu n'engendrait qu'un simple « oui, ça va, et toi ? ».Depuis 2020, cette question résonne différemment. De coutume banale, elle devient existentielle. Posée à l’autre, elle se fait gênante. Posée à soi-même, elle sème l'incertitude. Désormais, « ça...

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