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Monde - Les 10 ans des printemps arabes

En Tunisie, la crise économique a rattrapé la révolution

De nombreux Tunisiens semblent gagnés par la désillusion et déplorent la situation économique et sociale actuelle, malgré des avancées démocratiques indéniables.

En Tunisie, la crise économique a rattrapé la révolution

Des Tunisiens chantent des slogans lors d’un rassemblement au Square Mohammad Bouazizi, dans la ville de Sidi Bouzid, le 17 décembre 2020, durant les commémorations du 10e anniversaire de la mort de Mohammad Bouazizi qui a initié la révolution tunisienne. Fethi Belaid/AFP

Marouane se souvient comme hier du sentiment de liberté qui l’habitait lorsque lui et ses amis de l’université ont pris part à la grève générale de Sfax, deuxième plus importante ville du pays et l’un de ses poumons économiques, il y a près de 10 ans, le 12 janvier 2011.

Comme beaucoup de Tunisiens, ce jeune étudiant en philosophie à l’époque, aujourd’hui âgé de 32 ans, se joint naturellement à l’effervescence collective qui pousse une partie de la population à crier sa colère dans la rue et chanter des slogans tels que « Travail, liberté, dignité ». Quelques semaines plus tôt, le 17 décembre 2010, l’immolation par le feu de Mohammad Bouazizi, marchand ambulant de fruits et légumes âgé de 26 ans, pour dénoncer la confiscation de sa marchandise par les autorités, déclenchait un mouvement national de révolte contre le régime en place qui durera près de 4 semaines avant de conduire, le 14 janvier 2011, à la chute du président Zine el-Abidine Ben Ali, en poste depuis 23 ans. Interviewé par téléphone, la voix de Marouane laisse transparaître son enthousiasme lorsqu’il évoque cette période et contraste avec la lucidité de ses propos quand il vient à en faire le bilan et parler de la Tunisie d’aujourd’hui. « Nous avons gagné la liberté, mais à quoi peut-elle bien servir lorsque la population meurt de faim », s’indigne-t-il.

Malgré l’espoir porté par une grande partie de la population tunisienne il y a 10 ans, la crise économique a rattrapé la révolution. Le pays est touché de plein fouet par la récession et affiche un taux de chômage très élevé. Actuellement proche de 16 %, le taux de chômage pourrait passer à 22 % d’ici à la fin de l’année, selon certaines prévisions. Face à cette situation, la Tunisie a assisté au développement de l’activité informelle, vers laquelle se tournent de plus en plus de jeunes.

Marouane, titulaire d’une maîtrise en philosophie et au chômage, n’a eu d’autre choix que d’y recourir. « Comme je n’ai pas pu trouver d’emploi dans mon domaine, j’ai commencé à travailler au noir comme serveur dans un café à Sfax », explique le jeune homme qui s’est de nouveau retrouvé au chômage avec la fermeture des commerces imposée par les autorités pour lutter contre l’épidémie de Covid-19. De nombreux Tunisiens semblent gagnés par la désillusion et déplorent la situation économique et sociale actuelle au point de regretter l’ère Ben Ali. « Le bilan économique est catastrophique. Partout, des grèves sectorielles ont lieu : chez les médecins, les ingénieurs, les journalistes ou encore les juges, pour dénoncer la situation », observe Alaa Talbi, directeur exécutif du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), qui note que la Tunisie a connu plus de 7 000 mouvements de protestation pour la seule année 2020, témoignant d’une agitation sociale inédite. Par ailleurs, de nombreux Tunisiens dénoncent aujourd’hui, comme il y a dix ans, la multiplication des inégalités à travers le pays. « Les vastes disparités socio-économiques entre les régions côtières, comme Tunis, et l’intérieur et le sud du pays, comme Sidi Bouzid où la révolution a commencé, persistent et ont été exacerbées par la pandémie. Si les différents gouvernements post-révolutionnaires ont tenté de résoudre ces problèmes par des lois et par la décentralisation, celles-ci n’ont pas encore porté leurs fruits », commente pour sa part Sarah Yerkes, spécialiste de la Tunisie au think tank Carnegie Endowment for International Peace, interrogée par L’Orient-Le Jour.

Gain de libertés

Une situation économique désastreuse qui pousse de plus en plus de Tunisiens à fuir leur pays et à émigrer clandestinement en Europe. Le nombre de ressortissants tunisiens arrivés illégalement sur les côtes italiennes a été multiplié par quatre depuis le début de l’année 2020. « Je pense à quitter la Tunisie pour l’Europe mais comme je ne travaille pas en ce moment c’est compliqué, je n’ai pas encore assez d’argent », confie Marouane. Le tableau est sombre. Au point d’oublier que la Tunisie est le seul pays à avoir réussi son printemps arabe, malgré toutes les problématiques encore présentes. Depuis le début de la révolution, l’explosion des libertés est indéniable. « La liberté de parole et d’expression – des médias qui peuvent critiquer l’État, en passant par celle des citoyens à pouvoir dénoncer ouvertement leurs dirigeants – ce sont des choses qui sont tenues pour acquises aujourd’hui, mais qui n’existaient pas il y a dix ans », observe Sarah Yerkes. Ces avancées, Najet Zammouri, vice-présidente de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH), les a directement observées alors que l’organisation à laquelle elle adhère depuis 2005 était empêchée de mener ses activités sous le régime de l’ancien président tunisien.

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« C’était l’association la plus interdite en Tunisie sous le régime de Ben Ali. En tant qu’adhérents et membres de la Ligue, nous étions constamment harcelés, nous rencontrions des difficultés à être promus, nous pouvions être poursuivis sous de faux motifs et nos travaux étaient régulièrement censurés », se souvient-elle. En un rien de temps, la Tunisie connaît plus de 200 associations et partis politiques et amorce sa transition démocratique en annonçant des élections libres et en adoptant en 2014 une nouvelle Constitution. « Sur le plan politique, la révolution a remporté de nombreux succès, notamment une société civile dynamique, qui a prouvé à maintes reprises qu’elle est capable de défier l’État et de garantir la pérennité de la démocratie », note Sarah Yerkes. « Ce que nous n’avions pas pu faire pendant des années, nous l’avons obtenu en 3 ans avec l’adoption de la nouvelle Constitution », dit à son tour Najet Zammouri, qui a participé dans le cadre de la Ligue aux commissions travaillant sur les brouillons du texte.

Instabilité politique

Cela n’empêche pas le processus démocratique de connaître des fragilités, qui s’expliquent surtout par le désaccord entre les partis politiques portés au pouvoir. « En 2013, le pays a connu une crise politique précédant l’adoption de la Constitution. Pour mettre d’accord les islamistes aussi bien que les démocrates, il a fallu écrire un texte consensuel qui convienne à tout le monde. Par conséquent, certains articles se contredisent complètement et il arrive fréquemment que des députés proposent des lois anticonstitutionnelles », ajoute la responsable de la LTDH, qui rappelle que la Cour constitutionnelle prévue par la Constitution n’a toujours pas été mise en place. L’instabilité politique s’est également accrue depuis dix ans, alors que le pays a connu treize gouvernements depuis le début de la révolution. « Le champ politique est devenu plus polarisé, les partis représentant des opinions extrêmes gagnent en popularité et s’affrontent donc davantage publiquement et plus fort. En outre, les partis politiques ne sont pas encore pleinement matures, ils restent donc largement axés sur la personnalité plutôt que sur les problèmes », expose Sarah Yerkes. Par ailleurs, de plus en plus de Tunisiens dénoncent la corruption qui sévit au sein des instances de pouvoir. « Sous Ben Ali, le pays savait que la famille du président profitait des richesses. Mais aujourd’hui, c’est bien plus qu’une famille, tous les hommes politiques veulent leur part du gâteau », dénonce Marouane. « Nous sommes passés du monopole de la corruption par l’ancien régime à une démocratisation de cette dernière. De nombreux élus ne payent pas les impôts, monopolisent le commerce parallèle et blanchissent de l’argent en toute impunité », s’indigne Najet Zammouri.

Face à cette situation, une partie de la population se sent trahie et a presque le sentiment d’avoir manifesté sa colère pour rien. Dix ans plus tard, la crise économique est sur toutes les lèvres ainsi que le désir de changement. Mais la Tunisie s’en sort, malgré tout, beaucoup mieux que les autres pays ayant connu le printemps arabe. La crise économique est partout. Mais les Égyptiens ou les Syriens doivent en plus supporter l’omniprésence d’un régime autoritaire et répressif.


Marouane se souvient comme hier du sentiment de liberté qui l’habitait lorsque lui et ses amis de l’université ont pris part à la grève générale de Sfax, deuxième plus importante ville du pays et l’un de ses poumons économiques, il y a près de 10 ans, le 12 janvier 2011. Comme beaucoup de Tunisiens, ce jeune étudiant en philosophie à l’époque, aujourd’hui âgé de 32 ans,...

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