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Lifestyle - Architecture

Carl Gerges : une batterie de talents

Il serait réducteur de le limiter à sa carrière de batteur au sein du groupe Mashrou’ Leila. Car cet artiste touche-à-tout, avec plus d’une corde à son arc, lance enfin son studio Carl Gerges Architects qui vient de se voir décerner le Identity Design Award 2020 for Best Residential Projects à Dubai et le ArchDaily Best Young Practices of 2020.

Carl Gerges : une batterie de talents

Carl Gerges : une batterie de talents entre musique et architecture. Photo Carl Gerges Architects

On l’avait découvert reclus derrière sa batterie, éternellement arrimé à ses baguettes (magiques) dont le frappé singulier ourdissait le puzzle musical de Mashrou’ Leila, et qu’au passage il brandissait comme une arme contre ceux qui n’ont cessé de mettre des bâtons dans les roues à ce groupe éminemment libre et irrévérencieux. Batteur de Mashrou’ Leila à l’intensité réservée, voilà ce que l’on savait donc de Carl Gerges. Sauf qu’aujourd’hui, c’est sur le devant d’une autre scène qu’il se voit propulsé, celle de l’architecture. Et sous une autre lumière, celle de ses projets personnels qui glanent déjà reconnaissances et récompenses, qu’il façonne une œuvre architecturale dont la pratique, loin d’être un simple exercice de style, interroge la nature, l’espace, l’environnement et surtout les besoins et attraits de notre époque.

La bibliothèque de la Villa Nadia à Beit Méry. Photo Carl Gerges Architects

Un autre rythme

Dès l’enfance, par-delà ses appétences pour la musique qu’on lui connaît déjà, Carl Gerges se souvient avoir développé une « obsession pour l’architecture née de la révolution industrielle ». « À l’époque, dit-il, je passais des heures à observer des détails de bâtiments parisiens, notamment la dentelle métallique de la tour Eiffel. J’en étais fasciné. » C’est donc de toute évidence qu’il va faire ses armes en architecture à l’Université américaine de Beyrouth. Là, au fil des journées passées au studio, des nuits blanches à la veille des présentations, il tisse des liens privilégiés avec d’autres étudiants de son département avec qui, au hasard, il crée le groupe Mashrou’ Leila en 2008, « alors que Beyrouth bouillonnait comme jamais auparavant », se souvient-il. Très vite, à mesure que son groupe se taille une place d’envergure dans le paysage musical local et international, et qu’en même temps ses études deviennent de plus en plus prenantes, Gerges renonce à s’écrouer dans une case, musicien ou architecte, et préfère plutôt, quitte « à ne plus avoir de vie », croiser ces deux mondes, ces deux pans de lui, « faire que l’un s’irrigue de l’autre ». Après chacun de ses concerts, dans sa chambre d’hôtel, il guette la nuit, l’heure inspirée où, habité par l’énergie de la scène, il s’attelle à ses projets d’architecture, « qui puisaient déjà leur inspiration des villes et des lieux fascinants où l’on se produisait ». « C’était ma manière de garder un contact avec la réalité », explique celui qui trouvera dans le temps mort imposé par cette année 2020 l’occasion de finalement lancer son studio Carl Gerges Architects, tout en nuançant : « Que ce soit la musique ou l’architecture, je les aborde de la même façon. Ce sont mes deux langages qui ont simplement des rythmes différents. L’architecture, plus particulièrement, je l’approche un peu à la manière d’une scénographie, avec un accent sur la lumière, cinématographiquement en fait. » Au cœur d’un contexte urbain plutôt sombre et conceptuel, régi qu’il était par des architectes philosophant sans cesse sur les cicatrices de la guerre et la notion de résilience, Carl Gerges s’attelle essentiellement à rompre avec ce discours tant rabâché. À changer de refrain. « Il m’intéresse très peu d’être un énième instigateur de bâtisses monumentales stricto sensu. On ne peut plus faire fi de notre contexte actuel. Au regard de notre situation locale et même plus globalement, ma pratique s’articule autour de la nécessité de limiter les imports, de se tourner vers notre artisanat et nos ressources, comprendre la nature et la lumière, et surtout concevoir des structures durables », tranche-t-il.

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La piscine de la Villa Chams à Baalbeck. Photo Carl Gerges Architects

Le passé, la nature, la lumière

Soulevant ainsi des questions inhérentes à notre époque, notamment celle de notre rapport à la nature, Gerges vise, plutôt que le grandiose, le point où se rencontrent l’humain et l’environnement. Et sous-tend de la sorte chacun de ses projets d’une approche presque humaniste, en tout cas très humaine. On pense notamment à sa rénovation de la Villa Nadia, noyée dans la symphonie d’élytre des pins de Beit Méry, pour laquelle l’architecte n’a pas hésité à se tourner vers le passé, puiser dans l’histoire familiale et celle des maisons traditionnelles libanaises, « afin de mieux comprendre le lieu ». À la manière d’une mise en scène, Carl Gerges réinvente l’ambiance ancestrale d’un tableau orientaliste, alors qu’il redonne une seconde vie aux meubles d’époque, joue des porosités du verre à la faveur d’un jardin d’hiver semblable à celui de nos aïeux, et fait que la lumière se moire sur les voûtes de la cave, en dessous desquelles il installe un spa privé.

Pour mémoire

Mashrou’ Leila, de vrais musiciens d’abord

La façade sud-ouest de Cana Guest House à Bhamdoun. Photo Carl Gerges Architects

D’ailleurs, on l’aura compris, la lumière est indéniablement le matériau de prédilection de Gerges qu’il manie déjà avec une maîtrise remarquable. À la Villa Chams, dont l’appellation est d’ailleurs une ode au soleil épicé de la Békaa où se situe cette résidence privée, c’est le mouvement de la lumière qui confère aux façades tout leur rythme, leur musicalité s’il en est. « C’était un clin d’œil aux colonnades du temple de Jupiter, et peut-être une évocation de notre concert de 2012 à Baalbeck », confie celui qui, semblant avoir creusé dans la roche cette bâtisse presque empreinte de la terre qui l’entoure, vient de décrocher pour ce projet le Identity Design Award 2020 for Best Residential Projects à Dubai. Une autre récompense, et de taille, vient aussi de lui être décernée. Sélectionnée parmi les ArchDaily Best Young Practices of 2020, Cana Guest House de Carl Gerges où la solution à un défi architectural (terrain en pente, formations rocheuses) a été apportée par un geste aussi minimal que monumental : « J’ai voulu que cette maison d’hôtes soit comme un monolithe un peu reclus, comme un cocon, mais qui s’ouvre sur les magistrales formations rocheuses autour. » Dans un souci de durabilité, mais aussi de respect du contexte, Gerges a de fait quasiment tramé la façade de Cana Guest House par le biais d’un télescopage des pierres sèches trouvées sur le site, comme un patchwork de plusieurs notes ou de plusieurs peaux, qui rappellent naturellement le parcours de cet artiste touche-à-tout. Et ses plusieurs casquettes, en somme, qu’il ne fait que superposer pour mieux couvrir la batterie de ses talents…


On l’avait découvert reclus derrière sa batterie, éternellement arrimé à ses baguettes (magiques) dont le frappé singulier ourdissait le puzzle musical de Mashrou’ Leila, et qu’au passage il brandissait comme une arme contre ceux qui n’ont cessé de mettre des bâtons dans les roues à ce groupe éminemment libre et irrévérencieux. Batteur de Mashrou’ Leila à l’intensité...

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