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Nos Lecteurs ont la Parole

Islam, crise et incompréhensions

Voici mes quelques pensées sur les événements qui agitent la France et le monde musulman. Je les formule comme une lettre aux musulmans qui ont pris en grippe le président français et ce droit au blasphème qu’il refuse d’abandonner. Je veux essayer de clarifier quelques points dans un espoir de calmer les esprits : Première clarification : quand Emmanuel Macron a dit que l’islam est en crise, je suis certain que ce n’était ni une attaque ni une critique de votre religion. Certes, il aurait pu être plus précis en disant, par exemple, « le monde musulman traverse une crise » afin d’éviter tout malentendu. Mais ce constat maladroitement exprimé est factuel. En effet, il faut malheureusement l’avouer, le monde musulman ne va pas bien en ce siècle. Par exemple, la grande majorité des guerres civiles dans les vingt dernières années se sont déroulées dans des pays à majorité musulmane. Une analyse du Washington Post montre que 90 % des victimes de guerres civiles sont musulmanes. Ce n’était pas du tout le cas au vingtième siècle. Il n’y a jamais eu autant de tensions à l’intérieur même du monde islamique et notamment entre musulmans sunnites et chiites.

Derrière ces dissensions se trouve un manque de leadership stupéfiant. Presque aucun dirigeant de grands pays musulmans n’a vraiment eu l’appui légitime de sa population en ces temps. Enfin, le peuple palestinien est abandonné de tous et notamment de ses anciens soi-disant amis. Résultat des guerres et de mauvaise gouvernance, la civilisation arabo-islamique enregistre les plus faibles taux d’alphabétisation, les pires scores en droits de l’homme et de la femme, les plus faibles avancées économiques.

À ces difficultés sans précédent depuis des siècles s’est greffée l’hydre abjecte de l’intégrisme religieux, un fanatisme régressif, meurtrier et autodestructeur. Si ce n’était pas une crise, que serait-ce ? Bien sûr, ce malheur ne vient pas de la foi musulmane elle-même mais force est de constater que votre religion a été instrumentalisée de nombreuses fois dans ces difficultés. Un dictateur a sapé la démocratie turque sous couvert de religion, la Syrie a été détruite par ses divisions religieuses et la rivalité meurtrière entre l’Arabie et l’Iran est greffée sur la dissension religieuse. L’alphabétisation n’avance pas car on utilise la religion pour empêcher les femmes de s’instruire. On peine à moderniser la langue arabe et rapprocher sa forme écrite des formes orales sous des prétextes de religion. L’islam a été dénaturé, utilisé sans scrupule par des dirigeants indignes pour asservir leurs populations, accaparer le pouvoir ou créer des guerres à des fins hégémoniques. Les autres civilisations en ont naturellement profité pour avancer leurs propres pions géopolitiques.Une deuxième clarification : ce n’est pas une insulte à une religion que d’avouer qu’elle traverse une crise, et justement, la France est un pays qui a beaucoup souffert des crises religieuses avec l’Inquisition et les guerres de religion. C’est le pays de la Saint-Barthélémy où des milliers d’innocents furent massacrés par surprise uniquement pour leur foi protestante. Mourir pour avoir blasphémé a été monnaie courante en France pendant des siècles et posséder un écrit jugé blasphématoire vous menait au bûcher. C’est sans doute pour ces raisons que l’attachement français à la stricte séparation de la religion et de la loi y est viscéral, utopiste, un peu extrême et parfois contre-productif (comme quand on y interdit les signes religieux à l’école). Mais y interdire des caricatures serait un retour en arrière insupportable pour ce pays, un abandon de sa liberté religieuse durement gagnée au fil des siècles. Je n’ai, comme beaucoup de Français, jamais aimé l’humour méchant de Charlie Hebdo contre les religions et j’entends ceux qui critiquent l’outrance, je comprends aussi la tristesse qu’elle peut provoquer.

Néanmoins, cette crise montre aussi que le monde musulman a besoin de prendre un peu de recul et de s’affranchir des manipulations, nuancer et faire la part des choses plutôt que leur accorder une importance qu’elles n’ont simplement pas. Charlie Hebdo, titre satiriste d’extrême gauche, n’est devenu populaire que lorsque ses dessinateurs ont été massacrés. Pas le contraire. Troisième clarification : quand M. Macron s’inquiète que les banlieues françaises sont gangrenées par le séparatisme islamiste, comment pouvez-vous le lui reprocher ? Quand des femmes non voilées se font siffler ou insulter quotidiennement dans les banlieues, quand des centaines de jeunes Français sont partis mourir en Syrie pour rien, quand des imams illuminés appellent les jeunes à la désobéissance civile ou au jihad, n’auriez-vous pas dit la même chose si vous étiez à sa place ?

Une fois de plus, ce n’est pas votre religion qui est remise cause, c’est son instrumentalisation à des fins obscures et violentes qui est pointée du doigt. Elle a déjà emporté des centaines de victimes, du Bataclan à Toulouse, de Conflans à Nice, et aucune âme quelles que soient ses croyances, ne devrait l’accepter. Dernière clarification : contrairement à ce que vos leaders vous font croire, M. Macron n’est pas un ennemi des musulmans, bien au contraire. Depuis qu’il a été élu, il a déployé des efforts considérables pour combattre l’islamophobie et les préjugés contre la communauté musulmane. Alors que ses adversaires appelaient à des débats sur l’islam et agitaient le spectre islamiste et terroriste à des fins électoralistes et politiciennes, il a au contraire toujours choisi le chemin de la conciliation et du dialogue, il est le seul président français qui a parlé des crimes coloniaux de la France en Algérie dans un espoir de refermer cette plaie. Alors que faire à part appeler tout le monde au dialogue et au respect des lois ? Appeler à de meilleurs leaders qui prêchent la paix et qui ne vous mentent pas ? Est-ce aussi un crime de vous dire que les sociétés fonctionnent mieux quand la religion est bien séparée de l’État ? Mon cœur me dit que faire un procès en islamophobie à la France républicaine et jalouse de sa laïcité en ces jours de deuil a quelque chose d’obscène. Quand on tue pour des dessins, qu’on décapite et qu’on égorge des innocents, le procès doit vraiment commencer ailleurs et peut-être dans les consciences de chacun.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « courrier » n’engagent que leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement le point de vue de L’Orient-Le Jour. Merci de limiter vos textes à un millier de mots ou environ 6 000 caractères, espace compris.


Voici mes quelques pensées sur les événements qui agitent la France et le monde musulman. Je les formule comme une lettre aux musulmans qui ont pris en grippe le président français et ce droit au blasphème qu’il refuse d’abandonner. Je veux essayer de clarifier quelques points dans un espoir de calmer les esprits : Première clarification : quand Emmanuel Macron a dit que...

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