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Photo-roman

Coupables d’être loin

Jamais la diaspora libanaise ne s’est sentie aussi proche du Liban, mais aussi et surtout coupable de ne pas savoir quoi faire...

Coupables d’être loin

Photo G.K.

Je suis l’émigré dont la statue déchiffre l’horizon depuis l’avenue Charles Hélou, face au port de Beyrouth. J’ai des bateaux qui partent plein les yeux, des vagues en débâcle à mes pieds et la mer en contrebas qui me chuchote « prends-moi, viens ». Et cette mer, un jour, je l’ai prise. Je suis l’émigré du port et dans ma tonne de bronze j’abrite les dix millions de Libanais qui, comme moi, balayés par la faim, balayés par la guerre de 1975, de 2006, balayés par les crises d’aujourd’hui, ont traversé vers l’autre côté du monde sans un regard par-dessus leur épaule. Derrière moi, dans mon dos, j’ai laissé un pays qui m’a poussé dans d’autres bras, j’ai laissé une école où s’effritent les reliques de mon enfance, une chambre d’adolescent chassé de son propre nid, des souvenirs éparpillés partout dans cette ville folle et magnétique, quelques amis restés et des parents amers qui n’ont cessé de me dire, avec un infini cynisme : « Ce pays n’a rien à t’offrir, barre-toi. » Et sur ces mots, je suis parti.

De Noël en été

J’ai tout fait pour ne pas perdre mon arabe ; j’ai rejoint des collectifs de « Libanais émigrés » à New York, Londres, Paris, Rio ou Dubaï ; j’ai participé à des manifestations devant les ambassades contre l’occupation syrienne ; j’ai rédigé des pétitions dénonçant les crimes contre l’humanité commis par l’Israël ; j’ai organisé des soirées à thèmes ; j’ai fait découvrir Feyrouz à des amis de « là-bas » ; j’ai regardé des tutoriels YouTube pour parfaire mon ciselé du persil et mon taboulé ; j’ai suspendu des cartes postales de Raouché au-dessus de mon lit ; et je me suis accroché de toutes mes forces à ce cordon ombilical qui me reliait au Liban. J’ai eu beau faire tout cela, par la force des choses, j’ai vu dans le même temps ce douloureux fossé se creuser entre moi et ce pays qui, de loin, me semblait chaque jour un peu plus absurde et malsain. Moi le citoyen d’un premier monde où tout va relativement bien, où l’on ne doit pas se battre pour ce qui nous est dû, où la conversation ne tourne pas inévitablement autour de la « situation », et où l’on ne se demande pas trente fois par minute si l’on survivra à la journée. Cela dit, de Noël en été et d’été en Noël, dès que j’en avais l’occasion, je prenais mon courage à deux mains et je revenais, pour les amis, pour la famille, pour la fête. Et à chaque fois, en dépit de mon cœur serré, de ma gorge étranglée, je repartais avec la honteuse satisfaction de me savoir loin et en me demandant surtout ce qui faisait rester ceux qui étaient restés.

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« Au moins, il me reste ma maison... »

Puis il y a eu le 17 octobre, réveillé par un déferlement d’images et de vidéos sur l’écran de mon portable, je m’étais dit : « Cette fois, c’est la bonne. On va y arriver. » Tout à coup, quelque chose qui ressemble à l’espoir me poussait dans un avion, puis sur les places de la révolution où, pour la première fois, dans le regard de ceux qui m’entouraient, je voyais se dessiner la silhouette d’un nouveau et si beau Liban.

Ma culpabilité

Une chaîne humaine, un concert de casseroles, une manifestation à Baabda et une parade pour la fête de l’Indépendance plus tard, je me voyais remonter à bord de ma vie, sa course folle, ses journées de travail, ses vacances en bord de mer, ses visites de musées, ses concerts et ses vrais « projets ». Mais très vite, alors que le Liban basculait de l’autre côté du miroir, je me découvrais une culpabilité que je n’avais jamais connue auparavant. Tous les matins, depuis mon appartement où le courant électrique ne se coupe jamais, je passais des heures à voir dans mon écran mon pays se défaire sous mes yeux. Je regardais à travers ma fenêtre, la vie qui ronronnait paisiblement, et j’ai cru devenir fou ou schizophrène. Coupable de ne pas m’être pris des coups au motif d’avoir réclamé d’infimes droits, de ne pas avoir été humilié dans des commissariats rongés par la corruption, de ne pas avoir à croiser les doigts en face d’un distributeur de billets, à me demander si la machine voudra bien me cracher quelques sous. Coupable de ne pas être contraint de diviser, multiplier, compter au supermarché, d’avoir de vrais dollars au creux de la poche, d’avoir de l’eau chaude, une sécurité sociale digne de ce nom. D’avoir une justice impartiale vers qui me retourner si l’on me marche sur les pieds. Coupable de m’endormir tous les soirs en sachant que mes économies, la sueur de mon front, ne se transformeront pas du jour au lendemain en une monnaie de singe. Coupable d’aller manger dans un restaurant, de nager dans une mer pas infestée de je ne sais quelles bactéries, de prendre le métro, d’aller au théâtre, de me rendre à la pharmacie sans devoir planter un revolver à la tempe du pharmacien pour qu’il me donne mes pilules contre la tension. Coupable en scrutant mon appartement, intact, pas une vitre fêlée, pas en ruine, pas en cendres, pas en sang. Coupable d’avoir mes bras, mes yeux, ma peau, une ville dont les fenêtres ne sont pas toutes arrachées, dont les rêves n’ont pas été piétinés. Coupable d’avoir simplement échappé à ce cauchemar. Coupable de ne pas oser aller voir de mes propres yeux, coupable d’avoir peur, coupable de ne pas savoir quoi faire et comment faire. Mais samedi dernier, pour la première commémoration de la révolution, moi l’émigré du port, j’ai vu les Libanais par milliers, autour de moi, masqués, défaits, meurtris, mais là, malgré tout. Je ne sais pas si vous, millions de Libanais partis comme moi, les avez entendus. Ils nous disaient : « On a besoin de vous. »


Je suis l’émigré dont la statue déchiffre l’horizon depuis l’avenue Charles Hélou, face au port de Beyrouth. J’ai des bateaux qui partent plein les yeux, des vagues en débâcle à mes pieds et la mer en contrebas qui me chuchote « prends-moi, viens ». Et cette mer, un jour, je l’ai prise. Je suis l’émigré du port et dans ma tonne de bronze j’abrite les dix...

commentaires (1)

Cher Gilles Merci pour ce beau témoignage dont je me sens si proche. Je suis parti en 89 et comme vous, je suis au chevet du Liban depuis l’explosion J’ai décidé d’aider à faire réparer les maisons traditionnelles qui vont disparaître après cet ultime coup du destin. Ne lâchons pas la société civile si courageuse, Amitiés

Alexandre Choueiri

15 h 08, le 21 octobre 2020

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Commentaires (1)

  • Cher Gilles Merci pour ce beau témoignage dont je me sens si proche. Je suis parti en 89 et comme vous, je suis au chevet du Liban depuis l’explosion J’ai décidé d’aider à faire réparer les maisons traditionnelles qui vont disparaître après cet ultime coup du destin. Ne lâchons pas la société civile si courageuse, Amitiés

    Alexandre Choueiri

    15 h 08, le 21 octobre 2020