Rechercher
Rechercher

Photo-roman

« Au moins, il me reste ma maison... »

Deux mois déjà que l’explosion du 4 août en soufflant Beyrouth a emporté avec elle ceux qui en conservaient la mémoire, depuis leurs appartements figés dans le temps.

« Au moins, il me reste ma maison... »

Le calendrier à l’effigie de sainte Thérèse, suspendu au 4 août 2020. Photo Rumi Dalle

À chaque fois que j’allais lui rendre visite, j’éprouvais la même fascination pour son appartement. Parfois, elle mettait du temps à entendre le bruit de la sonnette, je devais y forcer le doigt, et je m’inquiétais pour elle. Mais elle finissait par accourir vers la porte, elle ouvrait le battant de la petite fenêtre, surprise de me voir, surprise de recevoir de la visite, surprise que quelqu’un ne l’ait pas oubliée. Puis, « excuse-moi mon chéri, je deviens sourde », lâchait-elle en m’ouvrant grand la porte de son musée venu d’un temps lointain. À chaque fois, en me voyant scruter de coin en coin son intérieur, les natures mortes flétries sur les murs, toujours de guingois, les sourires jaunis, alignés sur son piano muet, les figurines Swarovski qui avalaient la poussière le long des étagères en acajou, le téléviseur préhistorique orné d’un napperon en crochet, ce genre de choses totalement incongrues qu’on ne trouvait plus que dans quelques appartements beyrouthins, elle riait. « Je ne sais pas ce qui te plaît chez moi, tu es fou, ce ne sont que des vieilleries. » Geneviève n’avait pas la moindre idée que chez elle, chacun de ces objets – pourtant sans valeur – dont elle refusait de se séparer, abritait un brin de la mémoire de Beyrouth. À chaque fois que j’allais la voir, je ne manquais pas de le lui rappeler et ça la faisait sourire.

Trop pour elle

La dernière fois que je suis monté chez Geneviève, au second étage, c’était en juillet. La pandémie s’était relativement apaisée avec l’été libanais, je m’étais dit qu’avec un masque, en m’asseyant à deux mètres d’elle, je ne risquais pas de la mettre en danger. Cette après-midi-là, je l’avais retrouvée seule, en compagnie d’un feuilleton libanais, sur Télé-Liban de toute évidence, qui racontait une douce époque où l’on pouvait encore se prendre dans les bras, où les soucis de cœur prenaient toute la place puisque le reste allait relativement bien. « C’était mieux avant », elle avait soupiré, prise d’une tristesse que je ne lui connaissais pas. Ses mains longues, tramées de veines et de varices, étaient agrippées aux accoudoirs du fauteuil, comme si elle risquait de chavirer au milieu de la folie du monde.

Dans la même rubrique

L’enfer, c’est vous

Nous étions longtemps restés silencieux, et cette fois elle s’était empêchée de me proposer, comme elle avait l’habitude de le faire immanquablement, un café, un sirop de rose ou une « petite liqueur », de celles qu’elle se plaisait à ordonner sur un plateau en argent terni. Elle n’avait pas ressorti de son tiroir grinçant la légendaire boîte en métal bleu, que toutes les veilles dames libanaises ont et qui renferment des Butter Cookies danois. Au bout de quelques minutes, le feuilleton avait pris fin, le couple d’amants clandestins s’était retrouvé, ils avaient réussi à braver les pressions familiales, pris la fuite ensemble dans la nuit, à bord d’une berline avec intérieur en velours carmin. « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. » Et, à peine la speakerine avait-elle commencé à nous rappeler le désastre dans lequel nous vivons, le monde si laid et étrange, le venin au bord des lèvres de nos criminels de politiciens, la pandémie, les pannes de courant électrique, le manque d’essence, le manque d’argent, le manque de tout, Geneviève avait coupé le son et elle m’avait dit : « Tout ça, c’est trop pour moi. » En tapotant sur les coussins en point de croix, pour qu’ils retrouvent une forme qu’ils ont perdue depuis longtemps, elle s’était mise à me lister toutes les choses qu’elle avait égarées.

Le calendrier

Elle m’avait raconté qu’elle avait peur en allant faire ses emplettes, où on la bouscule invariablement, où les prix ont flambé, qu’elle n’osait plus franchir le seuil de la banque, persuadée qu’encore une fois, la « peste de banquière » lui expliquera qu’elle doit attendre le début du mois prochain pour retirer les intérêts de son maigre pécule. De toute façon, toute cette histoire de dollars et de livres libanaises, elle n’y comprenait rien. Elle m’avait aussi raconté qu’elle ne peut plus faire la tournée des voisins, « plus personne ne reçoit de nos jours ». Que ses enfants, installés à l’étranger, lui interdisent désormais de passer prendre le café chez la pharmacienne du coin, de se rendre chez le coiffeur pour son coup de peigne quotidien, de retrouver ses copines autour d’une partie de cartes ou de partager sa balancelle avec la voisine d’en face. Elle m’avait raconté que ses enfants ne reviendront pas cet été. Geneviève avait pleuré et je n’avais même pas pu la prendre dans mes bras pour la consoler. Puis, dans un élan de dignité, alors que derrière elle, à travers les rideaux tirés, on devinait la lumière dorée de Beyrouth, elle avait tenu à me dire : « Au moins il me reste ma maison. Au fond, je n’ai pas besoin de plus. « Sur ces mots, j’étais parti, tranquille de la savoir en sécurité chez elle, en compagnie de ses feuilletons, ses grilles de mots fléchés, sa soupe le soir, et son café à l’aube. Au moins pour ça, elle avait raison. Puis il y a eu ce jour d’août que rien n’avait annoncé. Je n’ai plus vu Geneviève depuis, mais j’ai appris que par miracle, cette après-midi-là, elle se trouvait dans sa cuisine, la seule pièce épargnée de son appartement. Et qu’heureusement, une cousine à elle la loge dans sa maison de montagne. Mais ce matin, réveillé par le fracas de marteaux piqueurs au deuxième étage, j’ai pris mon courage à deux mains pour aller voir l’appartement de Geneviève. Je n’ai pas eu besoin de forcer le doigt sur la sonnette, il n’y a même plus de porte. L’appartement avait été complètement vidé, juste les traces de ses natures mortes sur les murs. Les ouvriers m’ont appris que le souffle avait tout emporté, la ballerine en Swarovski qui n’avait cessé de bouffer de la poussière, le piano muet, le ventilateur ronronnant, la boîte de cookies danois, les coussins en point de croix, la balancelle, le téléviseur préhistorique et le couple d’amants clandestins. « Nous avons un nouveau couple de locataires qui emménagent au début du mois prochain. Des diplomates italiens. Ils refont à neuf l’appartement », m’a annoncé l’ouvrier. Avant de partir, le cœur à marée haute, j’ai fait, et sans doute pour la dernière fois, le tour de l’appartement de Geneviève, à la recherche d’une trace, d’une odeur, d’un souvenir oublié en chemin. Mais le souffle avait tout emporté, sauf un calendrier à l’effigie de sainte Thérèse, de travers au mur de la cuisine. J’ai longtemps regardé cet amas de papier jauni, arrêté au 4 août, date à laquelle Geneviève a survécu, puis est partie. Et avec elle, ce brin de Beyrouth dont elle était l’une des dernières gardiennes…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


À chaque fois que j’allais lui rendre visite, j’éprouvais la même fascination pour son appartement. Parfois, elle mettait du temps à entendre le bruit de la sonnette, je devais y forcer le doigt, et je m’inquiétais pour elle. Mais elle finissait par accourir vers la porte, elle ouvrait le battant de la petite fenêtre, surprise de me voir, surprise de recevoir de la visite,...

commentaires (1)

Ni conte de fées , ni conte de sorcières. Du vécu, de l'émotion et à chaque fois une belle partition qui nous émeus . merci monsieur Khoury.

Afeiche Philippe

18 h 40, le 05 octobre 2020

Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Ni conte de fées , ni conte de sorcières. Du vécu, de l'émotion et à chaque fois une belle partition qui nous émeus . merci monsieur Khoury.

    Afeiche Philippe

    18 h 40, le 05 octobre 2020