C’est un cas d’école : Fontaines D.C. a signé un des albums rock les plus acclamés cette année, mais le contexte sanitaire l’a empêché de monter sur scène, cœur du métier et des revenus des groupes de guitares.
A hero’s death, fascinant second opus des Dublinois, a été lâché le 31 juillet (chez Partisan records/Pias). Mais le Covid-19 a tout bouleversé. « Là, c’est la première interview qu’on fait en physique pour la promo de cet album », constate, un peu incrédule, Conor Deegan III, le bassiste, assis à côté du leader Grian Chatten, rencontrés cette semaine à Paris. Au programme de cette escale parisienne, deux shows, un pour la radio France Inter, devant un public très restreint (dans le respect des mesures de distanciation), et un pour la télé – l’émission Échoes sur Arte, présentée par la chanteuse Jehnny Beth – sans public. On est loin des foules attendues en temps normal après le succès critique et public d’un premier album – Dogrel, sorti il y a un peu plus d’un an – et le bon démarrage du second, 2e des charts au Royaume-Uni début août derrière Taylor Swift.
Au début, le confinement leur a permis de souffler après une tournée postpremier album harassante. Maintenant, si les deux membres du quintet se disent « heureux » d’entrapercevoir un peu de public, ils ne peuvent mettre de côté les conditions particulières de cette année 2020.
Peur pour l’avenir
« C’est un peu triste, les gens ne peuvent pas se lever (le public debout est toujours interdit) », note Conor. Et Grian rapporte les propos d’autres musiciens rock, effarés quand ils ont vu des gens assis au premier rang « croiser les jambes »... Mais la scène n’est pas qu’une machine à émotions, c’est aussi le nerf de la guerre pour les groupes à guitares. Le streaming musical profite avant tout aux représentants de la musique urbaine (rap, r’n’b, etc.), tandis que les autres artistes émergents construisent des carrières sur le live.
Comment les Fontaines D.C. voient-ils l’avenir si le Covid-19 perdure ? Grian et Conor dribblent d’abord la question – « J’ai mon boulot saisonnier dans une librairie... non, je plaisante », lâche le premier, qui habite Londres ; « je prendrai mes économies et j’irai vivre en Asie, car Paris est trop cher », glisse le second, installé dans la capitale française. Puis les propos se font plus graves. « Oui, ça me fait peur pour l’avenir du groupe, car tout est incertain. Mais d’un autre côté, j’ai toujours dit qu’il ne fallait pas penser en termes de carrière quand on se lance avec un groupe. Je n’ai jamais réfléchi à la taille du public qu’on pourrait rencontrer », développe Grian. « J’aime beaucoup ce qu’on fait en ce moment, mais peut-être que je pourrais continuer à vivre de la musique en dehors du groupe, en faisant autre chose. Mieux vaut ne pas trop penser à tout ça en ce moment, c’est trop déprimant », prolonge Conor.
Climat d’incertitude totale
Les signaux mondiaux ne sont pas encourageants. Un tiers des musiciens professionnels britanniques songent à abandonner leur carrière en raison des difficultés financières liées au contexte sanitaire, selon des chiffres de la filière publiés fin septembre.
« Les moments que nous vivons sont d’une difficulté historique : le secteur de la musique live est en berne », s’est alarmé en septembre Mitch Glazier, à la tête de la RIAA, organe de référence de la sphère musicale aux États-Unis. Le spectacle vivant est « à l’arrêt depuis plus de six mois », a rappelé en France, fin septembre, Olivier Darbois, président du Prodiss (syndicat du privé pour le spectacle vivant musical en France). Et de conclure qu’il règne « un climat d’incertitude totale » pour la reprise normale des concerts.
Philippe GRELARD/AFP

