Critiques littéraires

Pour l’amour d’une femme

Pour l’amour d’une femme

D.R.

Le Sel de tous les oublis de Yasmina Khadra, Julliard, 2020, 255 p.

En 1963, dans l’Algérie juste indépendante, Adem Naït-Gacem est un jeune instituteur, dans un village de la Mitidja. C’est un garçon discret, voire terne, cultivé, dont l’auteur de prédilection est Nicolas Gogol, celui des Âmes mortes. Il n’a pas participé à la guerre contre les Français et il se méfie des combattants de la 25e heure, qui tentent de tirer profit des circonstances, s’érigent en juges, voire en bourreaux. Il est marié avec Dalal. Ils n’ont pas d’enfant. Soudain, ce couple apparemment sans histoires explose. La jeune femme, amoureuse d’un autre, finit par décider de s’en aller le rejoindre. Sans drame, sans cris. Même s’il comprend sa femme au fond de lui-même, ainsi qu’il le racontera plus tard à Tayeb, le charretier pied-bot, au cours de l’un de ses rarissimes moments de confidence et d’abandon – et son confident, traditionaliste, persuadé que la femme doit être en tous points soumise à l’homme, et qu’il en va de l’honneur de celui-ci, se montrera outré qu’il l’ait laissée partir –, Adem se trouve dévasté. Il quitte sans retour son travail, le village, pour Blida, « la ville des roses », où va commencer pour lui une longue période de déchéance : errance, misère, alcool.

Dans une longue séquence qui évoque les tribulations déboussolées d’un Don Quichotte, il va multiplier les expériences, les rencontres, comme avec le professeur Ikerman, directeur de l’asile psychiatrique de Joinville, qui le comprend et essaie de l’aider, ou encore avec Michel dit Mikka, le nain-philosophe issu d’une grande famille berbère qui l’a chassé en raison de sa différence, élevé par des bonnes sœurs qui l’ont converti et qui, depuis le massacre perpétré contre leur couvent par des fellaghas fanatiques, vit loin des hommes, en ermite, dans la montagne. Son seul ami, qui passe le voir de temps à autre, c’est Turambo, un ancien champion de boxe, gloire des années 30 devenu clochard suite à 23 ans de bagne. Un personnage qui était déjà apparu dans un précédent roman de Yasmina Khadra, Les Anges meurent de nos blessures (Julliard, 2013). Mikka est secourable, compatissant, drôle, généreux et cultivé, il ne demande qu’à écouter Adem, l’aider. Mais celui-ci, taiseux, fermé comme une huître, se caparaçonne dans sa misanthropie, son silence. Et finit toujours par s’en aller.

On le retrouve deux ans plus tard, par hasard, au village de Sebdou, placé sous la férule de Ramdane Bara, un vaurien devenu mouhafed, commissaire politique tout-puissant et redouté du nouveau pouvoir algérien. Aidé de ses nervis, il terrorise la population, prêt à tout pour asseoir son pouvoir, et faire fortune. Ainsi, il convoite la ferme prospère de la famille Benallou, achetée à un colon français, et lui conteste son droit de propriété. Mais Mekki, devenu infirme, amputé des deux jambes pour avoir sauté sur une mine, sa femme Hadda, et son frère Issa ne sont pas résolus à se laisser faire. S’il le faut, ils écriront au sommet de l’État, au président Ben Bella en personne, afin de dénoncer les méthodes de Bara.

Ce sont des gens simples, profondément hospitaliers comme tout ce petit peuple algérien que dépeint le romancier, mais pas assez instruits : pour connaître leurs droits, et rédiger leur lettre, il leur faut quelqu’un, prêt à affronter l’arbitraire. Ce sera Adem, arrivé chez eux on ne sait trop comment, mais accueilli avec chaleur. Le chef du village, de la tribu des Ouled Lahcène, l’embauchera même comme instituteur. Adem va-t-il refaire sa vie dans ce cadre optimal, se trouver une nouvelle épouse, et connaître enfin le bonheur ? Ce serait trop simple. En fait, il tombe violemment amoureux d’Hadda, qu’il relance, harcèle, menace, tente de prendre de force. En vain. Son destin va de nouveau basculer vers la tragédie. On n’en dira pas plus.

Le Sel de tous les oublis est l’un des romans les plus sombres de Yasmina Khadra. On y voit un homme être le jouet de ses pulsions les plus animales, envoûté par le Malin, s’abandonner à son destin, se réfugier dans la misanthropie, la méfiance absolue vis-à-vis de toutes les structures, de tous les pouvoirs. Un personnage pas très sympathique cet Adem, sauf quand il évoque sa passion de la littérature, de Gogol. Mais pas suffisante pour le retenir au bord du précipice. Juste avant de mourir, en 1852, l’auteur russe, désespéré, avait brûlé la seconde partie des Âmes mortes, qu’il venait d’achever.


Le Sel de tous les oublis de Yasmina Khadra, Julliard, 2020, 255 p.

En 1963, dans l’Algérie juste indépendante, Adem Naït-Gacem est un jeune instituteur, dans un village de la Mitidja. C’est un garçon discret, voire terne, cultivé, dont l’auteur de prédilection est Nicolas Gogol, celui des Âmes mortes. Il n’a pas participé à la guerre contre les Français et il...

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