Une manifestation géante à Minsk le 16 août 2020. Vasily Fedosenko/Reuters
Un face-à-face tendu a opposé hier Alexandre Loukachenko aux ouvriers d’une importante usine qui lui criaient « Pars ! », la pression montant sur le président biélorusse pour qu’il quitte le pouvoir après l’élection contestée du 9 août. Répondant à un appel à la grève après la manifestation historique de dimanche qui a réuni des dizaines de milliers de personnes à Minsk, des employés de plusieurs usines et de la télévision publique ont arrêté le travail hier.
Une visite d’Alexandre Loukachenko à l’usine de fabrication de véhicules-tracteurs (MZKT) de Minsk a notamment donné lieu à un échange tendu avec des ouvriers scandant « Pars! » alors qu’il donnait son discours et répondait à leurs questions. « Merci, j’ai tout dit, vous pouvez crier “Pars” », a conclu M. Loukachenko avant de quitter l’estrade, visiblement en colère.
La pression monte depuis l’élection présidentielle du 9 août, qui a vu la réélection d’Alexandre Loukachenko avec 80 % des votes malgré de nombreuses accusations de fraude. Dimanche, pour ce qui est devenu le plus grand rassemblement d’opposition de l’histoire du pays, plus de 100 000 personnes ont participé à un défilé dans la capitale à l’appel de la principale opposante, Svetlana Tikhanovskaïa, qui s’est dit prête hier à « assumer ses responsabilités » et gouverner le pays. Mercredi, un sommet extraordinaire des 27 dirigeants de l’UE doit avoir lieu sur la Biélorussie. L’Allemagne, qui assure la présidence tournante, a menacé d’étendre les sanctions déjà décidées la semaine dernière après les violences. Le président américain Donald
Trump, pour sa part, dit suivre la situation de « très près ».
Loukachenko défiant
Devant l’usine MZKT, où Alexandre Loukachenko était arrivé en hélicoptère, un rassemblement a réuni plusieurs centaines de protestataires, brandissant le drapeau rouge et blanc de l’opposition et lançant des slogans hostiles. « Nous prévoyons de participer à toutes les grèves pacifiques, les actions de protestations (...) pour que le pouvoir réalise finalement qu’il se bat contre son propre peuple », a déclaré Ilia Rybkine, un employé de 30 ans. Des salariés de l’emblématique usine de tracteurs MTZ, dont la production est exportée dans toute l’ex-URSS et qui fait la fierté du pays, ont eux assuré que plusieurs milliers d’entre eux avaient cessé le travail. Les défiant, Alexandre Loukachenko a pourtant répété qu’il ne comptait pas abandonner le pouvoir. « Jamais je ne ferai quoi que ce soit sous pression », a-t-il déclaré : « Tant que vous ne me tuerez pas, il n’y aura pas d’élections. » Il a nuancé en se disant prêt à organiser une nouvelle élection après l’adoption d’une nouvelle Constitution, sans donner de détails : « Soumettons-la par référendum, adoptons la Constitution et je vous transmettrai le pouvoir (...). Mais pas sous la pression et pas par la rue. » Plusieurs centaines de manifestants, de nombreux venus des usines de la capitale, se sont aussi réunis devant le siège de la télévision publique gardée par de nombreuses unités de police antiémeute. Maria Kolesnikova, l’un des visages de l’opposition, s’y était rendue plus tôt: « Je sais à quel point vous avez peur, parce que nous avons tous peur. Merci d’avoir surpassé votre peur et d’avoir rejoint la majorité », a-t-elle déclaré. Le producteur de potasse Belaruskali a par ailleurs « partiellement » arrêté sa production, selon les agences de presse russes. Le potasse, utilisé pour fabriquer de l’engrais, est une source de revenus majeure pour la Biélorussie qui en est un des plus gros producteurs au monde.
Prête à gouverner
Depuis le scrutin du 9 août qui l’a vu jeter en prison plusieurs de ses concurrents, empêcher l’accès des bureaux de vote aux observateurs indépendants puis brutalement réprimer les manifestations, Alexandre Loukachenko a de nombreuses fois rejeté l’idée d’un départ. Mais en fin de semaine dernière, des centaines d’employés d’usines d’État ont cessé le travail, signe que la base électorale habituelle du président au pouvoir depuis 1994 s’ébrèche. Tôt lundi matin, Svetlana Tikhanovskaïa a assuré dans une vidéo enregistrée depuis la Lituanie, où elle est réfugiée, être prête à devenir « le leader national » et gouverner le pays, rappelant son ambition d’organiser une nouvelle élection présidentielle libre si elle accède au pouvoir.
Elle a aussi appelé les autorités à libérer tous les manifestants interpellés la semaine dernière, à retirer les forces antiémeute des rues et à enquêter sur ceux ayant ordonné la répression. Après l’élection, quatre soirées de manifestations ont été matées par les forces antiémeute, faisant au moins deux morts, des dizaines de blessés et plus de 6 700 arrestations. Selon le ministère de l’Intérieur, 122 personnes étaient toujours en détention hier. Le Comité d’enquête a lui promis d’enquêter sur les plaintes déposées par 700 personnes blessées durant les manifestations ou en détention. La pression monte aussi à l’extérieur de la Biélorussie : le Royaume-Uni a annoncé hier à son tour qu’il « n’accepte pas les résultats » de l’élection présidentielle et compte « sanctionner les responsables » de la répression. La Lituanie a de son côté averti que la Biélorussie avait commencé des exercices militaires à sa frontière. Minsk a tout de même reçu le soutien de Moscou, allié historique malgré des tensions récurrentes et dont l’attitude sera cruciale pour l’issue de la crise.
Source : AFP

