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Rencontre

Yosra Mokaddem : « L’écriture est l’endroit où l’on est tout nu... »

Écrivaine et enseignante, elle voue un amour passionné pour la langue arabe qu’elle décortique et retourne comme une peau de lapin. Son troisième opus, au titre un peu déroutant, « Sabah al-khamès wal-iichrine min chahr décember » (« Le matin du 25 décembre »), est un véhément monologue d’une femme en prise avec l’altérité, dans tous ses genres et ses identités.

Yosra Mokaddem : « L’écriture est l’endroit où l’on est tout nu... »

Yosra Mokaddem. Photo DR

Les cheveux noirs ébouriffés encadrant son visage, un peu à la Colette, une silhouette menue en robe fleurie et de petits bijoux discrets aux doigts, Yosra Mokaddem se pose d’abord comme une intellectuelle et une enseignante qui a toujours vécu dans l’intimité et l’amour des livres. L’auteure de Sabah al-khamès wal-iichrine min chahr décember (Le matin du 25 de décembre, édité par All Prints Distributors and Publishers ;

142 pages) a toujours jonglé avec les mots, les formules et les pensées entre philosophie et linguistique. Rencontre pour un parcours littéraire et une clarification linguistique – puisqu’il s’agit après tout d’un procès au langage et d’une plaidoirie pour l’émancipation et la liberté de la femme ! – avec une auteure qui, sans casser les conventions, recrée le monde, le fouille et l’interroge…


Yosra Mokaddem : « J’écris pour guérir… » Photo DR


Littérature et politique

Née à Zebdine (Nabatiyé), Yosra Mokaddem parle en termes idylliques de son village natal. « Un monticule dans un écrin de verdure piqué de marguerites. Les gens l’appellent là-bas, en arabe, le bonnet des anges », dit-elle pour évoquer toute l’effusion et le sourire de l’enfance.

Tout commence par son inscription à l’âge de quatre ans aux Makassed, à Nabatiyé. Dès le départ, elle s’avère brillante à l’école. Et même si elle perd son père, tué pour une histoire de contrebande de tabac, « lui qui voulait donner de l’argent aux agriculteurs démunis… » alors qu’elle n’est âgée que de 6 ans, cela ne l’empêche pas de poursuivre ses études chez les sœurs antonines, toujours à Nabatiyé. Puis de décrocher plus tard son agrégation de littérature arabe pour l’enseignement à Dar el-mouallimine, de l’Université libanaise.

Deux mariages (le premier à 19 ans !) et trois enfants plus tard, celle qui a été membre de l’organisme communiste a toujours comme préoccupations primordiales la littérature arabe et les causes

sociopolitiques. Son aventure littéraire commence, timidement, par une traduction (du français vers l’arabe) de douze histoires de Gabriel Garcia Marquez. Suivront, à plusieurs années d’intervalle, deux ouvrages, à l’écriture dense et exigeante : Le féminin du roman en soi et Al-Harim al-loughawi (Le Harem linguistique).

Aujourd’hui, à 69 ans, son dernier livre, Sabah al-khamès wal-iichrine min chahr décember, reste dans le sillage d’une féminité qui ne va pas sans questionnement social et… linguistique. Un tranquille esprit de fronde pour une harmonie plus équitable avec la masculinité et les comportements patriarcaux arbitraires… Lorsqu’on lui demande pourquoi elle écrit, la réponse de Yosra Mokaddem fuse spontanément : « L’écriture est un rapport à la langue et à l’appartenance. C’est le premier appel. C’est l’endroit où l’on est nu. On est avec soi et sans contrôle. Car quand on est sous contrôle, on n’écrit plus. L’écriture est le désir de toucher à la mère, selon la théorie lacanienne. Mon appartenance à la langue arabe n’est pas absurde. C’est une révélation en connaissance de cause. C’est une langue de la féminité, elle remonte à l’origine… »

Un texte libre, sans frontières

« Mon dernier texte, par exemple, n’est ni un roman, ni une histoire narrée, ni un article, ni un essai. C’est un texte libre et sans frontières. C’est un monologue désorganisé. J’utilise le « je » personnalisé. Et je laisse parler aussi des interlocuteurs : ma mère, mon fils, ma fille. Tout tourne autour de la maternité. La maternité dans une cage, assiégée par une fictive sacralité ! D’ailleurs, le titre de cet écrit, initialement, était Oulouha fi kafass (Divinité dans une cage). C’est un ouvrage qui a fait un tollé notamment dans les pays arabes où il est interdit de diffusion… Car le sujet, en l’occurrence la maternité, est ici une dénonciation totale de la sainteté supposée de la mère, idée agressive contre le patriarcat… Je considère que l’homme est présenté par le radicalisme féminin comme l’ennemi de la femme, et c’est faux. C’est un héritage pour les hommes. C’est comme le «maronitisme» politique et maintenant le chiisme politique !

Ainsi, on divise les rangs. Comme chez Platon quand l’homme est divisé en deux dans le Banquet… »

Pour cet ouvrage qui sort du rang, tant dans la forme que sur le fond, quel serait donc le message ?

Et Yosra Mokaddem, férue des livres de Heidegger, Nietzsche, Alawiya al-Sobh, Racha el-Amir, Tayeb el-Saleh et Najwa Barakat, et qui déclare être contre toute idéologie car elle emprisonne, de répondre comme suit : « Il y a une agression sur la langue arabe. À partir de la société, à travers contes et conteurs, us, traditions… Il y a des frontières que seuls les hommes acceptent. Et qui sont interdites aux femmes. En langue arabe on ne peut dire, grammaticalement, certaines formules et formulations car elles sont réglementées et régies au masculin !

La grammaire arabe est asservie aux traditions et à la virilité… » Mais alors, dans ces contradictions et paradoxes grammaticaux et sociaux, qui sont les lecteurs de Yosra Mokaddem? Quel est son style ?

« Mes lecteurs sont ceux qui sont obsédés par la différenciation et la compétition entre les sexes féminin et masculin, répond l’écrivaine. Tout ce qui est ambigu est attribué au féminin. La source de la langue arabe, c’est le Coran… Mes références littéraires sont les écrits et l’esprit des scribes ibn Hicham et ibn Saad. Mon style, qui s’en ressent, est fait de phrases simples et claires, fluides et denses. Des phrases à fleur de peau, d’épiderme », confie la romancière qui, pour le moment, prend congé de l’écriture mais s’attelle, en coulisses, à une nouvelle lecture de Shéhérazade. « Cette femme devenue légende qui a raconté en fait les histoires du palais dont elle avait accès grâce à des documents qu’elle a lus. En fait, Schéhérazade a donné à la masculinité sa gloire… » signale-t-elle en conclusion.

« Sabah al-khamès wal-iichrine min chahr décember » de Yosra Mokaddem (All Prints Distributors and Publishers ; 142 pages) en vente en librairie.


Les cheveux noirs ébouriffés encadrant son visage, un peu à la Colette, une silhouette menue en robe fleurie et de petits bijoux discrets aux doigts, Yosra Mokaddem se pose d’abord comme une intellectuelle et une enseignante qui a toujours vécu dans l’intimité et l’amour des livres. L’auteure de Sabah al-khamès wal-iichrine min chahr décember (Le matin du 25 de décembre,...

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