Entretiens

Franz-Olivier Giesbert ou l'ironie libre

Franz-Olivier Giesbert ou l'ironie libre

D.R.

Journaliste, éditorialiste, biographe, présentateur de télévision et écrivain franco-américain, Franz-Olivier Giesbert est le dernier de cette lignée de journalistes d’influence à devoir sa célébrité à la dextérité de sa plume, à la liberté qu’elle autorise pour croquer l’époque au présent. Dernier été, son dernier roman, dresse avec ironie, acidité et absurdité une société gouvernée par le nihilisme et la dictature où nous côtoyons un président français, élu à vie, s’apprêtant à prohiber l’alcool et termine ses discours par Allahou Akbar dans deux villes au Sud de la France : Marseille et Sisteron, en 2030, sous des températures infernales avec des moments de libertés et de douceur malgré tout. Un roman entre le réel et une vision de ce qui pourrait arriver… Mais étrangement, en lisant ce roman, nous réalisons que le Liban y est déjà plongé. De Marseille, où il vit désormais, Franz-Olivier Giesbert nous accorde un entretien.

Votre nouveau roman Dernier été est un régal, il ne se lit pas, il se dévore. Nous sommes en 2030, à Marseille, en plein été pendant le Covid-30 ! Quand avez-vous commencé à l’écrire ? Pendant votre confinement marseillais ?

J’ai commencé à écrire Dernier été au printemps 2019 et je l’ai terminé en janvier 2020. Quand est arrivée la crise du coronavirus, début mars, je me suis dit que je ne pouvais pas me priver de cet élément qui allait bien avec la toile de fond du livre. Au départ, mon ambition était en effet de faire une satire où mes personnages seraient confrontés à tout ce qui nous pourrit la vie : le réchauffement climatique, la bêtise ambiante, la tyrannie de la bien-pensance, les interdits de toutes sortes, le déclin de l’Occident. Le Covid avait toute sa place !

Vous y brossez le tableau d’une société qui pourrait bien être la nôtre demain. Personne n’y lit plus, la France est devenue une République islamique et la démocratie y est bel et bien enterrée. Craignez-vous que l’Europe se dirige doucement vers cet état ?

Je ne suis ni prophète ni devin mais comme beaucoup, je suis perturbé par la pente que descend notre époque, de plus en plus tolérante avec l’intolérance, ce qui, selon Aristote, signe toujours le début de la fin. Je suis frappé par l’acculturation générale, la perte de l’esprit critique, la disparition des repères. « L’ignorance ne cesse de faire des progrès », comme dit l’humoriste. N’étant pas de nature pessimiste, je crois que nous pouvons encore nous ressaisir. C’est pourquoi Dernier été sonne comme un tocsin, mais un tocsin grinçant et finalement drôle. J’ai cherché à faire rire. Contre la connerie, le rire restera toujours la meilleure arme.

Vous avez l’art de nous faire passer du sourire à l’inquiétude, du rire à la philosophie où vos deux personnages, Antoine et Diane, nous citent Pascal, George Bernard Shaw, Baudelaire, Nietzsche et Giono. Quelle place le rire prend-il dans votre vie ?

D’abord, je souris tout le temps. Dans un livre précédent, La Dernière Fois que j’ai rencontré Dieu, je raconte que j’ai le sourire con du croyant. Il ne me quitte que rarement. Par ailleurs, j’aime le rire, l’ironie ou l’autodérision. J’adore cet esprit français qui a été porté si haut par Molière et Rabelais. J’essaie de m’inscrire dans cette tradition, même quand mes romans traitent, comme La Cuisinière d’Himmler, de sujets tragiques.

Votre roman semble comme un aveu de votre part ; les personnages racontent entre autres leur amour du Christ qu’ils ont du mal à avouer de peur d’être moqués. Avez-vous ressenti cette honte dans votre métier ?

Oui, bien sûr. Mais Dernier été est une satire, je répète. Je ne parle pas du monde d’aujourd’hui mais de celui qui, peut-être, nous attend. Si les chrétiens n’ont pas encore été relégués dans les catacombes, qu’en sera-t-il dans dix ou vingt ans ? En France, on parle beaucoup d’islamophobie et, pendant ce temps-là, la christianophobie ne cesse de marquer des points. Les statistiques officielles du ministère de l’Intérieur sont sans appel : les faits antisémites s’élevaient à 687 l’an dernier, soit une augmentation de 27% après une hausse de 74% l’année précédente ; les faits islamophobes étaient au nombre de 154, tandis qu’il y avait 1052 faits antichrétiens. Dans ces conditions, il est normal que les chrétiens s’inquiètent !

Votre personnage, Antoine Bradsock, lettré vieillissant et séducteur, déclare que « la France est prête à brader la liberté pour avoir la sécurité. À la fin, elle n’aura ni l’une ni l’autre ». Justement, dans cette crise actuelle que nous traversons où Microsoft hébergera nos données sanitaires avec le vaste service de partage « Health data club », votre conte philosophique apparaît comme une mise en garde…

Dernier été est une mise en garde. J’ai écrit une histoire avec des personnages et des rebondissements, pour réveiller les esprits et montrer, à travers un conte philosophique, la réalité qui nous menace, la perte des libertés…

Finalement, la nature, les animaux, la cuisine sont les refuges de vos personnages ; vous concernant quelle place occupent-ils ? Vous brossez aussi un portrait de votre amour pour Marseille, un mélange de ville voyou, authentique, sauvage et libre… un peu comme vous ?

Je ne sais si je ressemble à Marseille mais elle devenue ma ville. J’y suis chez moi. Mon amour pour elle est entier, aveugle. Elle est très calomniée, notamment par les Parisiens, et quand je la défends, je crois que je perds parfois mon sens de l’humour. Je me sens souvent comme un étranger à Paris, jamais à Marseille. Sans doute à cause de ce grand brassage qui nourrit cette ville, une collection de villages jetés au bord de la mer, en métamorphose permanente.

Pour vos lecteurs libanais, vous évoquez dans votre roman la cuisine libanaise, l’Arménie ; comment expliquez-vous cet attrait pour ces deux cultures orientales ? D’où vient-il ?

À ma connaissance, je n’ai pas de racines orientales. Encore que tout soit possible quand on est comme moi né d’un père américain, aux États-Unis, mère-patrie du melting pot. Mais il est vrai que, depuis mon enfance, quand je lisais les contes des Mille et une Nuits, j’étais attiré par l’Orient et en particulier par le Liban qui, à l’époque, apparaissait comme un paradis.

Un dernier mot pour le Liban qui ressemble déjà au Marseille de votre livre…

Le Liban est martyrisé depuis des décennies par la bêtise et la haine. Mais je suis convaincu que le Liban ne mourra jamais. C’est un berceau, une matrice, un imaginaire. Nous avons tous trop besoin de lui.

Propos recueillis par Zeina Trad

Dernier été de Franz-Olivier Giesbert, Gallimard, 2020, 208 p.


Journaliste, éditorialiste, biographe, présentateur de télévision et écrivain franco-américain, Franz-Olivier Giesbert est le dernier de cette lignée de journalistes d’influence à devoir sa célébrité à la dextérité de sa plume, à la liberté qu’elle autorise pour croquer l’époque au présent. Dernier été, son dernier roman, dresse avec ironie, acidité et absurdité...

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