Critiques littéraires

L’honneur d’une personne…

Hervé Lehman nous rappelle qu’il fut un temps où perdre son honneur, c’était perdre sa vie.

L’honneur d’une personne…

Affiche du film J'accuse de Roman Polanski D.R.

L'Air de la calomnie. Une histoire de la diffamation, d'Oscar Wilde à Denis Baupin d’Hervé Lehman, éditions du Cerf, septembre 2020, 324 p.

L’Air de la calomnie. Le titre est emprunté au Barbier de Séville de Beaumarchais. Avocat et ancien juge d’instruction au Barreau de Paris, Hervé Lehman a consacré cet ouvrage aux procès en diffamation représentatifs de leur époque.

Le procès en diffamation est une affaire d’honneur. Il convient de distinguer calomnie et diffamation. La calomnie est le fait de tenir des propos mensongers et accusateurs. La diffamation est une notion juridique qui implique d’imputer à une personne « des faits contraires à l’honneur et à la considération, même si ces faits sont vrais ». Juridiquement, la diffamation portant sur des faits avérés n’est pas répréhensible, seule l’est la diffamation calomniatrice.

Entre honneur et vérité, se trouve une troisième valeur : la liberté d’informer. C’est pourquoi les procès en diffamation impliquent souvent des journalistes, comme l’affaire Caillaux (ministre des Finances accusé de corruption) contre Le Figaro, ou encore l’affaire Squarcini contre Le Canard enchaîné. Directeur de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur) durant la présidence de Nicolas Sarkozy, Squarcini fut accusé par ce journal de superviser « l’espionnage » de certains journalistes à la demande du président de la République. Cette affaire a duré huit ans et donné lieu à des décisions judiciaires contradictoires. Aujourd’hui encore, « on ne sait toujours pas si (…) la DCRI a ou non mis sous écoutes des journalistes ».

Il n’y eut pas de procès Salengro contre Gringoire. Ministre de l’Intérieur du gouvernement de Front populaire de Léon Blum, accusé par ce journal d’extrême droite d’avoir « abandonné son poste en présence de l’ennemi » durant la Première Guerre mondiale, Roger Salengro s’est suicidé. « Il n’y a pas d’antidote contre le poison de la calomnie. Une fois versé, il continue d’agir, quoi qu’on fasse, dans le cerveau des indifférents, des hommes de la rue, comme dans le cœur de la victime. Il pervertit l’opinion (…). On écoute et on répète, sans se rendre compte que (…) la médisance touche de bien près à la calomnie et que celui qui publie ainsi la calomnie devient un complice involontaire du calomniateur. » Ces mots prononcés lors de l’enterrement de Roger Salengro font penser à ceux de François Mitterrand lors de celui de Pierre Bérégovoy, son ancien Premier ministre qui s’est donné la mort après une campagne de presse sur le prêt « suspect » consenti par l’homme d’affaires Roger-Patrice Pelat : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas que l’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme ». Si les journalistes sont plus souvent sur le banc des accusés que sur celui des plaignants, s’ils sont rarement victimes, il est une exception retentissante : celle du massacre de Charlie Hebdo.

Émile Zola n’était pas journaliste, mais un auteur au faîte de sa gloire lorsqu’il publia sa lettre ouverte au président Felix Faure à la une de L’Aurore. En écrivant « J’accuse », il savait qu’il s’exposait à un procès en diffamation et le souhaitait : « que l’enquête ait lieu au grand jour ». Mais le procès de Zola fut un procès « verrouillé » au cours duquel toute référence à l’affaire Dreyfus était interdite. Accusé de sodomie par le marquis de Queensberry, Oscar Wilde perdit son procès en diffamation, effectua une peine de deux ans de prison avec travaux forcés (dans une Angleterre victorienne où l’homosexualité était pénalement réprimée), puis s’exila en France et se laissa dépérir à l’âge de 46 ans. Jean-Marie Le Pen perdit son procès contre Michel Rocard qui l’avait accusé d’avoir torturé en Algérie. Il en perdit d’autres aussi…

L’auteur conclut par un chapitre sur les accusations d’agressions et de harcèlements sexuels formulées par tweet et souligne que si la libération de la parole des femmes est un progrès considérable, les réseaux sociaux permettent à n’importe qui d’écrire n’importe quoi sur quelqu’un, parfois sous couvert d’un pseudonyme, et sans que la moindre vérification n’ait été faite.

Si cet ouvrage est un régal pour les amateurs de films à procès et de grandes plaidoiries, il nous rappelle la nécessité de maintenir les débats politiques sur le plan des idées et non sur celui des attaques personnelles.

Lamia el-Saad


L'Air de la calomnie. Une histoire de la diffamation, d'Oscar Wilde à Denis Baupin d’Hervé Lehman, éditions du Cerf, septembre 2020, 324 p.L’Air de la calomnie. Le titre est emprunté au Barbier de Séville de Beaumarchais. Avocat et ancien juge d’instruction au Barreau de Paris, Hervé Lehman a consacré cet ouvrage aux procès en diffamation représentatifs de leur époque.Le procès...

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