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Portfolio

Les piscines au Liban, de la mosaïque au plastique

Dans cet été 2020 particulièrement meurtrier, où le hit de la saison reprend les mots d’Adjani qui disait : « J’ai touché le fond de la piscine », la nostalgie est plus que jamais ce qu’elle était, intacte, douloureuse. Dans une ville qui se désagrège un peu plus tous les jours, et des habitudes qui changent, forcées de s’adapter au moins puis au pire, la carte postale du Liban est passée de la piscine de l’Excelsior à la piscine gonflable installée sur une terrasse d’appartement. Et de l’élégance et du raffinement d’une société occidentalisée à la disparition d’une classe moyenne qui n’a plus les moyens de ses envies ni de ses besoins.

Les piscines au Liban, de la mosaïque au plastique

Dans ce collage photo, la piscine mythique, aujourd’hui disparue, de l’hôtel Excelsior dans les années 50 (collection Pure Nostalgia/Imad Kozem) et la piscine en plastique, star de l’été 2020. Ali Hashisho/Reuters

L’hôtel Phoenicia, le mythe

Photo Pure Nostalgia/Imad Kozem

Lorsque le flambant neuf Phoenicia est inauguré le samedi 31 mars 1961 avec un « grand dîner de gala », les invités en cravates noires et robes rutilantes se souviennent avoir été particulièrement aimantés par la piscine de l’hôtel. Et jusqu’à ce jour, il est indéniable que cette iconique piscine elliptique, dont le fond strié de carrelages bleu azur et vert était agrémenté du nom de l’établissement, n’a pu trouver d’égale. Traversée par une enfilade d’hublots, son fond donnait sur « Sous la mer », le bar situé à l’étage du dessous. Alors qu’ils sirotaient un verre, hissés sur les tabourets en cuir carmin, ceux qui fréquentaient « Sous la mer » se sentaient immergés dans cette mythique piscine autour de laquelle, raconte-t-on, certains espions avaient l’habitude de se retrouver, parmi les nageurs qui barbotaient dans ce supposé Âge d’or… En ignorant aussi que ces beaux jours leur fileront d’entre les doigts, comme une traînée de poussière…

G.K.

L’hôtel Excelsior, « repos, rêve, espérances… »

Photo Collection Prosper Gay-Para

Quand on (re)pense à l’hôtel Excelsior, à présent un souvenir, un regret, ses chambres et sa piscine, c’est évidemment au magicien Prosper Gay-Para, également le créateur des Caves du Roy, que l’on pense. Il a su aussi bien habiller le jour que la nuit, imaginer en 1956 une piscine entourée de verdure, de cascades et de fruits multicolores, qui se transforme la nuit en restaurant tenu par le chef Raymond Roullet avec des invités prestigieux tels que Omar Sharif, Mark Kaufmann, célèbre photographe de Life Magazine, ou encore Peter O’Toole. Et lorsque la nuit tombait, les robes du soir remplaçaient les maillots de bain, sauf pour les quelques téméraires qui plongeaient à toute heure dans les eaux certifiées « potables » de cette piscine paradisiaque où l’on vous promettait le paradis : « Vous qui entrez, tout ici est repos, rêve, espérances… »

C.H.

L’hôtel Saint-Georges, la résistance


Photo Wissam Moussa

Parades de ski nautique le long de la baie où se dandinaient une foule de bateaux, terrasse d’une élégance ultime toute en nuances de jaunes, soirs de galas déglingués... Voilà, en quelques mots, ce à quoi ressemblait l’ambiance de la piscine du Saint-Georges avant 1975. Mais il est difficile de se souvenir de la guerre civile libanaise sans aussi évoquer cet établissement qui, après s’être difficilement relevé de 15 ans de combats, se voyait asséner un coup fatal lors de l’attentat contre l’ex-Premier ministre Rafic Hariri en février 2005, juste en face de l’hôtel. Cela dit, et bien que la bâtisse principale de l’établissement demeure l’une des blessures encore saillantes de la ville, sa piscine nous est l’une des plus belles leçons de résilience et résistance. Car si l’époque des fêtes en grande pompe et des nymphes qui y trimballaient leurs dégaines dorées par le soleil est bien loin, la loyauté de la clientèle du Saint-Georges, et puis ce STOP Solidere flanqué sur la façade comme un cri sans échos, sont incontestablement une belle promesse.

G.K.

Le Carlton, grandeur et décadences

Photo Pure Nostalgia/Imad Kozem

Il était une fois Le Carlton, l’un des fleurons de l’hôtellerie libanaise construit en 1960 sur une conception de l’architecte polonais Karl Shayer. Une bâtisse solide et rectangulaire surplombant la corniche de Raouché, avec, cerise sur le gâteau, une terrasse fleurie au milieu de laquelle miroitaient les eaux bleues d’une piscine toute en rondeurs. Sur les transats en métal blanc se prélassaient les hôtes de marque de l’hôtel mais aussi de nombreux Beyrouthins qui venaient piquer une tête dans cette piscine divisée en deux par une corde, laissant les plus jeunes barboter en sécurité dans la partie peu profonde. Qui n’a pas goûté au fameux, inégalable, club sandwich que l’on servait au snack près du gazon ? Ou la limonade dont on garde un goût éminemment pavlovien. Mariages, expositions, concerts, congrès, réunions politiques, caprices de stars, têtes couronnées, artistes et écrivains ont défilé au Carlton. Témoin des hauts et des bas de l’histoire du Liban et de ses années noires, cet établissement a été réduit en poussières et gravats en 2008.

M.G.H.

Le Sporting Club, indémodable

Photo C.H.

S’il est un endroit qui a su traverser le temps et le défier, braver les modes et les superlatifs, c’est bien le Sporting Club avec sa vue imprenable sur la grotte aux Pigeons. « Private club for members only » avant même son ouverture en 1959, il a ses habitués, ses irréductibles, ses souvenirs, qui traversent le temps avec simplicité et une nostalgie bienvenue. Noyé dans le blanc et le bleu de ses murs et de sa mer, partout présente, même dans les piscines, il demeure intouchable, éternellement jeune et séduisant, avec aujourd’hui six générations d’habitués. Depuis les années 70, son visage, qui a peu changé, se remet chaque année des colères du vent et s’adapte à l’air du temps en organisant des soirées sur son deck. Seul grand absent, le maître-nageur, Captain Fawzi, qui a pris sa retraite il y a un an après 60 ans de bons et loyaux services.

C.H.

L’ATCL, les familles d’abord

Photo David Raffoul

Le Liban a beau avoir changé mille fois de peau entre 1962 et aujourd’hui, au gré des innombrables guerres et profondes transformations qui ont rythmé l’histoire du pays, en dépit de tout cela, il suffit aux membres de l’ATCL d’en franchir la barrière à l’entrée de l’ATCL, puis de poser leurs inquiétudes au bord de la piscine olympique pour se sentir, étrangement, à la maison. Ce sont les mêmes visages, rassurants, qui font leurs longueurs dans leur couloir fétiche, se retrouvent autour du même kellage ou de la salade du chef, ou voient leurs petits-enfants faire leurs premiers pas ici même où ils ont fait les leurs. Et ce qui rend ce lieu davantage particulier, c’est la géniale et futuriste architecture de la Terrasse, le restaurant de la piscine, sorte de voilure en béton dont la création avait été confiée à Oscar Niemeyer qui, parallèlement, travaillait sur la Foire de Tripoli…

G.K.

Les piscines mondaines

Photo G.K.

Dans ces piscines qui s’étirent le long du littoral, le long de ces plages privées aux prix d’entrée faramineux ou dans certains établissements luxueux de montagne, on fait tout sauf nager. Baptisées infinity pools, infinies comme les comptes bancaires de ceux qui y passent leurs étés, le soleil semble venir s’y coucher sur commande. Là, au cœur de ces ambiances presque indécentes, c’est tout un microcosme social qui se donne rendez-vous, parfois autour des bars immergés, d’un magnum de champagne rosé que l’on sabre au sunset, à barboter dans ces eaux tièdes qui finissent par prendre le goût de l’huile solaire à la noix de coco et des cocktails qui se font livrer par des pauvres serveurs trempés de sueur. De ces bulles de jet-set complètement renfermées sur elles-mêmes, s’échappe quand même une seule chose : l’écho insupportable d’un mauvais tube d’été…

G.K.

La piscine gonflable : signes extérieurs de misère

Photo Reuters/Ali Hashisho

Après les années mythiques et l’élégance d’une époque révolue, les piscines de rêve et les étés glamour, la réalité du pays en cette année maudite 2020 a poussé les Libanais à s’adapter à des restrictions inédites. Pendant le confinement, puis la crise économique, un abonnement ou même une entrée dans une plage représente un budget impossible pour une classe moyenne en voie de totale disparition.

Avec humour ou désespoir, c’est selon le contexte de chacun, on a ressorti les piscines gonflables, placées sur les terrasses ou les balcons, acheté de nouvelles car les enfants ont grandi ces dernières années et maman veut bronzer…

Colorées, rectangulaires, rondes ou carrées, fleuries ou rayées, elles nous feraient sourire et même rire si elles n’étaient pas ce qu’elles sont en réalité, les signes extérieurs d’une nouvelle misère.

C.H.


L’hôtel Phoenicia, le mythe

Photo Pure Nostalgia/Imad Kozem

Lorsque le flambant neuf Phoenicia est inauguré le samedi 31 mars 1961 avec un « grand dîner de gala », les invités en cravates noires et robes rutilantes se souviennent avoir...

commentaires (2)

Tellement d'accord!....

Je partage mon avis

16 h 50, le 04 juillet 2020

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Commentaires (2)

  • Tellement d'accord!....

    Je partage mon avis

    16 h 50, le 04 juillet 2020

  • Je ne peux m’empêcher de penser que cette punition collective que nous vivons est le résultat de notre attachement, depuis le début, à un Liban de la frivolité plutôt que de bosser pour bâtir une société juste, non confessionnelle, où le mérite prime. Ce que je dis n’excuse pas nos bandits de leaders, mais je me questionne sur notre karma...

    Michael

    13 h 08, le 04 juillet 2020