Critiques littéraires

Le camp de la mort lente

Petite-fille de Léonce Schwartz qui fut victime de la « rafle des notables », Anne Sinclair raconte.

Le camp de la mort lente

D.R.

La Rafle des notables d’Anne Sinclair, Grasset, 2020, 128 p.

Enserrée entre les premières rafles de mai et août 1941 et celle, d’ampleur historique, dite du Vél d’Hiv’, de juillet 1942, la « rafle des notables » avait ses propres spécificités. Elle excluait les femmes et les enfants et visait principalement des hommes appartenant à une population bourgeoise et intégrés depuis longtemps dans la société française. Parmi les 13 polytechniciens et 55 poitrines portant l’insigne de la Légion d’honneur, fut Léonce Schwartz, grand-père paternel d’Anne Sinclair. Le sujet ayant été très peu abordé en famille, elle a dû effectuer un vrai travail de journaliste, mener une enquête minutieuse (déformation professionnelle ?) et retourner sur les lieux, s’appuyant sur des documents d’archives, des témoignages, des photos et des journaux de déportés publiés pour la plupart par la Fondation pour la mémoire de la Shoah. Il s’agissait initialement de raconter une histoire, mais c’est bien plusieurs histoires que raconte l’auteur ; plusieurs histoires qui s’inscrivent dans l’Histoire.

Tout commence par des arrestations (entre 5h30 et 7h) par deux agents de police français et deux soldats allemands de la Wehrmacht. Anne Sinclair réfute la théorie selon laquelle le gouvernement de Vichy aurait protégé les juifs français et insiste sur le fait que les autorités françaises ont facilité les rafles par un « élan administratif propre », fournissant « un précieux guide aux autorités d’Occupation pour les arrestations de décembre 1941 » : un fichier recensant les juifs mis à jour avec un zèle remarquable.

Il y avait à Compiègne, non pas un, mais trois camps de concentration. Le premier était destiné aux communistes français, le deuxième aux Russes, le troisième aux juifs. Les conditions de détention n’étaient pas exactement les mêmes et c’est dans le camp des juifs qu’elles étaient les plus dures. À Compiègne, on souffrait principalement de la faim, du froid et de la saleté. C’était un camp « sans travaux forcés, sans tortures, sans extermination… Il ne s’agissait que de laisser ses victimes mourir peu à peu de faim ». C’est la raison pour laquelle il fut surnommé « le camp de la mort lente ».

De l’avis unanime de ceux qui ont survécu, seule la solidarité des Russes et des communistes français (qui étaient légèrement mieux nourris que les juifs) a permis de limiter, dans un premier temps, le nombre de morts parmi eux. Toutefois, l’instinct de survie est tel que, le temps passant, « chacun ne pense plus qu’à soi ». Aussi surprenant que cela puisse paraître, le fait de manquer de l’essentiel n’était pas incompatible avec une « vie culturelle intense ». Compiègne fut un camp où l’on écrivit beaucoup ; « c’était un des seuls moyens de ne pas devenir fou ». Il y eut quelques libérations d’hommes « en si mauvais état que les Allemands préféraient les voir mourir à l’hôpital », en l’occurrence au Val-de-Grâce. La mort dans ce camp de « notables » faisait mauvais effet auprès de Vichy. « Et, à l’époque, cela comptait encore un peu. »

L’auteur décrit le glissement de l’espoir vers la résignation ainsi que les étapes d’un processus de déshumanisation : « un acheminement implacable vers la mort selon une méthode pour humilier, avilir, abrutir, épuiser, jusqu’à la complète extinction de toute la personnalité humaine ». À cette époque, « les rouages de la machine d’extermination n’étaient qu’en rodage ». Compiègne était un camp de transit, un transit qui a duré trois mois. Si la majorité de ses occupants fut déportée à Auschwitz, nombreux sont ceux qui n’en sortirent jamais.

Certes, ce récit est très lacunaire et comporte de nombreuses zones d’ombre ainsi que des hypothèses pour remplacer d’impossibles certitudes, des vérités qui se dérobent et demeurent inaccessible, mais il humanise à nouveau ceux dont on avait fait des matricules, en leur donnant un nom et en racontant leur histoire.


La Rafle des notables d’Anne Sinclair, Grasset, 2020, 128 p.

Enserrée entre les premières rafles de mai et août 1941 et celle, d’ampleur historique, dite du Vél d’Hiv’, de juillet 1942, la « rafle des notables » avait ses propres spécificités. Elle excluait les femmes et les enfants et visait principalement des hommes appartenant à une population bourgeoise...

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