Recueil

Tagore, l’âme de l’Inde

Un copieux volume de la collection « Quarto » propose un panorama à travers l’œuvre du célèbre écrivain indien, encore mal connue en Occident.

Tagore, l’âme de l’Inde

D.R.

Œuvres de Rabindranath Tagore, Gallimard, « Quarto », 1650 p., 2020.

Rabindranath Tagore (1861-1941) est, aux yeux des Indiens, bien plus qu’un grand écrivain. Un peu comme, mutatis mutandis, Victor Hugo pour les Français, ou Khalil Gibran pour les Libanais, lequel, d’ailleurs, profondément mystique, a été marqué par l’hindouisme, la théosophie, et la théorie de la métempsycose. Une sorte de monument national, d’emblème à la fois littéraire, historique et politique. Tagore fut en effet, dès les débuts du mouvement en faveur de l’indépendance de l’Inde – qu’il est mort six ans trop tôt pour vivre – l’un de ses militants, un freedom fighter, compagnon de route de Gandhi, même s’ils divergeaient parfois stratégiquement, le brahmane bengali n’étant pas toujours partisan de l’ahimsa, la non-violence absolue prêchée par l’ancien avocat. Mais c’est Tagore qui a décerné à Gandhi le surnom de « Mahatma » (Grande âme), tandis que celui-ci saluait en Tagore une « Grande sentinelle ». En 1913, l’écrivain recevait le prix Nobel de littérature, premier non-Occidental et seul Indien ainsi récompensé à ce jour. Et, en 1950, la toute jeune République a choisi Jana Gana Mana, un poème composé et mis en musique par Tagore en 1911, comme hymne national. En 1971, le Bangladesh libéré de la tutelle du Pakistan adoptait lui aussi un poème du Bengali, Amar Shonar Bangla, en tant qu’hymne national.

Personnalité considérable, donc, « vache sacrée » si l’on ose écrire, Rabindranath Tagore est à la tête d’une œuvre impressionnante et polymorphe : poésie, romans, nouvelles, essais, théâtre, musique, dessins, peintures… mais assez mal connue en Occident, à cause, sans doute, du Gitanjali, qui est un peu l’arbre qui cache la forêt. Paru en Inde en 1912, le recueil de poèmes fut remarqué en Angleterre, salué et préfacé par W. B. Yeats, et rapidement « importé » en France par le diplomate-poète Alexis Léger, alias Saint-John Perse, qui choisit André Gide comme traducteur. Devenu L’Offrande lyrique, le livre parut chez Gallimard fin 1913, juste après l’attribution du Nobel à Tagore. Un joli coup éditorial pour une toute jeune maison, laquelle devait, par la suite, remporter bien d’autres trophées.

Entre le traducteur et son confrère qui se rencontrèrent à Paris (Tagore a énormément voyagé dans le monde entier), naquit une relation amicale (quoique l’un, de haute caste, fût d’un caractère très ombrageux), et Gide continua de se faire le passeur en France de cette œuvre, en traduisant en français un second titre, nettement moins célèbre : une pièce de théâtre en deux actes, Dakghar, écrite en 1912, parue en 1922 sous le titre Amal et la lettre du roi, qui fut jouée ensuite au Théâtre du Vieux-Colombier, annexe de la nrf et de Gallimard.

Ces deux textes figurent naturellement dans le volumineux volume de la collection « Quarto », constitué, présenté et annoté par Fabien Chartier, lequel se veut un voyage chronologique en trois étapes à travers l’œuvre de Tagore, ainsi qu’un panorama de cette œuvre, dans sa diversité et son mouvement, lesquels ont dérouté nombre de lecteurs, du vivant même de l’écrivain.

Tagore était tout sauf un dogmatique ; c’était un homme en quête perpétuelle, spirituelle, bien sûr, on est en Inde, mais aussi intellectuelle, artistique, sentimentale. Il tenait à quelques grandes idées pour lesquelles il milita : l’indépendance de son pays, bien entendu, mais sans nationalisme aucun et dans un esprit de dialogue avec l’Occident, idée qui sera reprise plus tard par le Pandit Nehru, premier Premier ministre de l’Inde libre, à partir de 1948 ; le bonheur de l’homme, lequel ne peut passer que par l’élévation de la connaissance, d’où son attention toute particulière tournée vers la jeunesse et la création, dans sa propriété familiale de Santiniketan, dans les environs de Calcutta, où il a vécu ses dernières années, d’une espèce d’université libre, de fondation, qui existe toujours aujourd’hui. On sait gré également à l’éditeur d’avoir glissé au milieu du volume un cahier iconographique où figurent quelques manuscrits « enluminés » par Tagore et ornés de dessins, ainsi que des dessins à l’encre et des peintures assez étonnantes : des personnages, êtres humains, animaux, fleurs, ou des paysages très stylisés, très graphiques, y émergent de fonds très colorés, peints à grands traits. Comme si l’âme complexe de l’artiste trouvait là un exutoire à ses passions, ses souffrances (il a subi dans sa famille de nombreux deuils, et sa propre santé était très fragile), aux vastes mouvements qui agitaient la « grande âme » qu’il était également.

Pour le public francophone, frustré d’Inde jusqu’au prochain salon du livre de Paris de 2021, ce volume des Œuvres de Tagore constitue la (re) découverte d’un écrivain capital et de son œuvre, de portée universelle.


Œuvres de Rabindranath Tagore, Gallimard, « Quarto », 1650 p., 2020.

Rabindranath Tagore (1861-1941) est, aux yeux des Indiens, bien plus qu’un grand écrivain. Un peu comme, mutatis mutandis, Victor Hugo pour les Français, ou Khalil Gibran pour les Libanais, lequel, d’ailleurs, profondément mystique, a été marqué par l’hindouisme, la théosophie, et la théorie...

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