L'entrée du palais de Baabda. Photo d'archives Ibrahim Tawil
Le patriarche Béchara Raï est-il dans le secret des dieux ? Dans son homélie dominicale, le chef de l’Église maronite a exhorté hier les responsables politiques à participer à la réunion de dialogue que le chef de l’État souhaite tenir jeudi 25 juin au palais présidentiel de Baabda, en présence des anciens présidents de la République, des anciens chefs de gouvernement et des chefs de groupes parlementaires, de partis et de courants. « Cet appel est un devoir national que la conscience du président lui impose de lancer en tant que chef de l’État », a-t-il dit avant de laisser entendre qu’elle pourrait être reportée « afin d’achever les préparatifs nécessaires ». Car le sort de ces assises n’est toujours pas tranché, et si les forces qui s’y rendent ont du poids, celles qui pourraient s’en absenter – les anciens chefs de gouvernement – pèsent également très lourd aux yeux du chef de l’État.
Dans le communiqué émanant de la présidence qui annonçait la réunion, on pouvait lire la semaine dernière qu’elle avait pour but de prévenir la répétition des « débordements » qui, il y a deux semaines, ont failli embraser certains quartiers de Beyrouth, où les démons du sectarisme religieux ont été réveillés, ainsi que l’esprit nihiliste de certains émeutiers, sachant que ces débordements ont touché les trois grandes villes sunnites de Beyrouth, Tripoli et Saïda, à l’exclusion d’autres régions.
De source proche du chef de l’État, on affirme qu’il est inquiet pour la paix civile, voire pour l’unité du pays, dans un contexte rendu encore plus volatil par l’extension du chômage et de la pauvreté, le regain d’audience de certaines voix extrémistes et la présence massive de réfugiés syriens. C’est la raison pour laquelle il souhaite que les forces politiques y assistent unanimement, dans une même prise de conscience du danger qui guette l’unité et la sécurité du pays.
La passivité des forces de l’ordre
En fait, la passivité des forces de l’ordre, qui avaient laissé faire les casseurs, avait nourri des inquiétudes légitimes et soulevé des doutes dans les esprits. Certaines voix sunnites avaient même songé à l’autodéfense et les milices de quartiers avaient montré le bout de leur nez. C’est ce climat, décrit comme celui d’une « sédition » par le chef du Courant patriotique libre, Gebran Bassil, qui semble avoir alarmé le président Aoun et appelé à sa conscience. Heureusement, aux appels insistants de l’opinion indignée de l’impunité assurée aux émeutiers, les FSI ont enfin réagi et, selon un communiqué publié hier, arrêté 11 d’entre eux reconnus sur les caméras de surveillance (voir encadré). Mais une opinion de moins en moins disposée à l’indulgence exige de connaître, aussi, les commanditaires de ces émeutes, et pas seulement leurs petits exécutants.
C’est dans ce grand cafouillage, auquel s’ajoutent le pourrissement politique et les ratés des négociations avec le FMI, que s’inscrit l’invitation au dialogue de Michel Aoun, sauf que personne n’y croit vraiment. Une nouvelle déclaration d’intention, à quoi bon, s’interrogent en particulier les partis représentatifs de l’opinion chrétienne qui, comme les Kataëb et les Forces libanaises, s’étonnent de ce que la réunion n’ait pas d’autre ordre du jour que celui déclaré. Et qui souhaitent, en particulier, comme le suggère le patriarche dans son homélie, parler en particulier de la « neutralité » (géopolitique) du Liban. Car pour ces forces représentatives des communautés chrétiennes, le Hezbollah (avec le CPL) assume la responsabilité de l’affaiblissement de l’État face aux contrebandiers de tous poils qui pillent l’économie du pays, et face aux stratégies expansionnistes de Téhéran qui exposent le Liban à l’aventurisme des Pasdaran. C’est le cas en particulier des anciens présidents Amine Gemayel et Michel Sleiman, père de la déclaration de Baabda, qui sont conviés au dialogue et qui doutent, sinon de son utilité du moins de son issue finale, dans le présent rapport de force interne. Les dernières provocations verbales du secrétaire général du Hezbollah à l’égard de l’État hébreu apportent de l’eau au moulin de ceux qui considèrent la cause de cette « neutralité » perdue d’avance. Quoi qu’il en soit, au niveau de toutes les forces chrétiennes concernées, c’est aujourd’hui qu’on saura si leur présence à Baabda est assurée.
Ajournement
Mais, selon toute vraisemblance, un ajournement de la réunion de dialogue dépendra des quatre anciens présidents du Conseil, Fouad Siniora, Saad Hariri, Nagib Mikati et Tammam Salam. Ces quatre personnalités se retrouvent, elles aussi, aujourd’hui pour décider si, oui ou non, elles se rendront à Baabda. Entre eux, les avis sont partagés. M. Salam s’était hâté d’annoncer la semaine dernière qu’il n’irait pas à Baabda, avant de se reprendre. De toute façon, ils représentent l’écrasante majorité de la rue sunnite et leur absence priverait la réunion d’une bonne partie de sa raison d’être sur tous les plans : représentativité, sécurité et paix civile.
En ce qui concerne la « rencontre consultative », qui représente les forces sunnites favorables au Hezbollah, la décision de participation est toujours à l’étude, et les avis divergent à ce sujet, certaines des personnalités étant toujours sous l’effet de la vexation que leur a infligée Sleimane Frangié, leur allié potentiel, quand il a relativisé leur représentativité sunnite, estimant qu’ils ne font pas le poids face aux anciens chefs de gouvernement, et d’autres qui souhaitent ne pas s’absenter d’une réunion à portée nationale. La question sera tranchée au cours d’une réunion aujourd’hui, au domicile du député Abdel Rahim Mrad.
Onze suspects arrêtés par les renseignements des FSI
Les Forces de sécurité intérieure (FSI) ont annoncé hier que leurs services de renseignements ont arrêté onze individus suspectés d’avoir participé à des actes de vandalisme dans la capitale, au cours des émeutes des 11 et 12 juin, dans le cadre de la contestation contre le pouvoir.
Sur Twitter, les FSI ont publié plusieurs images de caméras de surveillance sur lesquelles apparaissent de jeunes, parfois cagoulés ou masqués, en train de vandaliser des vitrines de magasins dans le centre-ville de Beyrouth.
« À l’issue des émeutes et actes de vandalisme qui ont frappé des commerces dans le centre-ville de Beyrouth les 11 et 12 juin (...), la branche des renseignements au sein des FSI a réussi à identifier plusieurs suspects parmi les émeutiers, en se basant sur des images et vidéos diffusées par plusieurs médias et qui montrent clairement ces personnes-là, s’en prenant aux propriétés publiques et privées », explique la police dans un communiqué. « Sur ordre de la justice, 11 personnes suspectées d’avoir pris part à ces actes ont été arrêtées les 19 et 20 juin et sont actuellement interrogées », poursuivent les FSI.




Israël Katz assure que l’armée israélienne « conservera sa liberté d’action militaire » au Liban malgré la nouvelle trêve
A quoi servirait la réunion du dialogue du 25 juin 2020 ? Il suffit d'appliquer la "Déclaration de Baabda" prônée par le président Michel Sleiman et votée à l'unanimité des participants à la table du dialogue national le 11 juin 2012. Texte reconnu par l'ONU et par la Ligue arabe. Tout simplement.
16 h 02, le 22 juin 2020